TOULON ENTRE LES DEUX GUERRES

 

TOULON ENTRE LES DEUX GUERRES

Toulon dévergondée, la Basse-Ville (années 1880-1980) de Marc Bayle 

 

Paul Morand s’amusera « Toulon redevient célèbre en 1922… Tout Montparnasse en vacances s’habilla dès lors en marin… le boutiques d’équipement naval au bout du quai, et d’abord le charmant Bazar des mécaniciens, furent mis à sac par les habitués du Bœuf sur le toit et vidées de leurs cols bleus, de leurs pompons rouges, de leurs tricots blancs rayés bleus. » in Méditerranée, mer des surprises 1938

Jean Cocteau dans son Livre Blanc en 1928 fréquente les matelots de la Basse-Ville et dit son engouement pour les équipages de la Flotte « Il serait fastidieux de décrire cette Sodome où le feu du ciel tombe sans frapper sous la forme d’un soleil câlin… Les hommes épris de beauté masculine viennent admirer les marins qui flânent seuls ou par groupes, répondent aux œillades par un sourire et ne refusent jamais l’offre d’amour »

En 1925 l’administration préfectorale alerte sur le « risque homosexuel », le sous-préfet de Toulon parle du « développement effrayant de la pédérastie… notre ville semble être un centre d’attraction pour les pédérastes d’une valeur intellectuelle indiscutable d’abord, et ensuite pour des pédérastes étrangers venus de toute la France et aussi de l’étranger », il parle d’une affaire de débauche de mœurs qui met en cause 2 officiers, 49 civils et 29 civils de passage soit 148 personnes au total.

Les Archives départementales recenseront près de 800 personnes dans l’agglomération toulonnaise de 1928 à 1932, une chercheuse dressera en 2012 un portrait-type, moyenne d’âge de 29 ans, la moitié ont servi dans la marine et ont été souvent marqués par la Grande Guerre (et la fraternité des tranchées), plutôt de milieux modestes (mais aussi des aristocrates et hauts fonctionnaires), ils pratiquent des tenues féminines avec des pseudonymes, des tatouages, et aussi selon la police des pochettes de soie tombantes ou scindées en deux selon qu’ils soient actifs ou passifs.

En 1927 le Dr Riollan présente l’homosexualité comme une maladie, une perversion, une tare, il voit dans l’homosexuel un marginal, un asocial fut-il marié et père de famille

En 1928-1929 le vice-amiral Vindry, sous-chef d’état-major général de la marine écrit « le Ministère de la Marine se préoccupe des dangers que font courir les agissements des homosexuels à la santé mentale des équipages er par suite à la puissance effective de notre flotte… La Marine envoie les marins qui s’adonnent à ces vices dans des sections spéciales, véritables lazarets où elle isole les sujets contaminés pour préserver de leur contagions les marins restés sains », il parle la préservation de la santé des équipages et de la lutte contre l’espionnage, de la lutte contre la propagande communiste (et se réfère à la tolérance de façade affichée par l’URSS en matière d’homosexualité), il ajoute le « souci de respectabilité de la Marine »

En 1929, le ministre de l’Intérieur, André Tardieu, prend le relais du ministre de la Marine pour reprocher au préfet du Var de ne pas agir avec assez de vigueur contre les homosexuels, il répond en quelque sorte au sous-préfet de Toulon qui, en 1925, considérait que « le vice atteint surtout les milieux maritimes » et que c’est aux états-majors de régler le problème en amont. Dès lors une conférence périodique est mise en place, présidée par le sous-préfet de Toulon, associant des représentants du préfet maritime, du colonel commandant la garnison, des services de police, afin d’organiser des rondes, d’effectuer des contrôles d’identité et de surveiller les manèges des racoleurs. Et les étrangers font l’objet de menaces d’expulsion.

Le chef des services de la police écrit en 1931  « l’inverti, qui appartient aux classes les plus aisées, est un ‘malade’ qui agit soit par instinct soit par besoin physiologique, plutôt que par vice » et une « tourbe d’individus pratiquent le même vice par perversion acquise (repris de justice, sortants de prison, jeunes issus de maisons de correction…)… ce sont ceux-là (racoleurs ou proxénètes) que l’on rencontre le soir, avec une mise et d’allure équivoques sur certaines places publiques, dans les rues obscures, autour des vespasiennes, et qui constituent un véritable danger public ».

Le chef de la sûreté écrit que « le col-bleu est un excitant particulièrement exposé à certaines sollicitations pernicieuses »

Les homosexuels fréquentent les cafés dédiés de la Basse-Ville, le Jacquay Bar (rue Chevalier Paul), le Marna (quai de le Consigne), le Grand Bar de la Rade, le Neptunia (quai Cronstadt), le Zanzi-Vermouth (rue Micholet), les promenades publiques, certains lieux du centre-ville (place de la Liberté, avenue Vauban, jardin de Ville Alexandre, les fortifications de la Porte de France et le Champ de Mars).

Ils fréquentent aussi que des établissements qui comportent des backrooms, Jean Cocteau décrit : « Les corps cambrés en arrière (qui) se soudent par le sexe, les profils graves baissent les yeux, tournant moins vite que les pieds qui tricottent et se plantent parfois comme un sabot de cheval … Un vertige de printemps exalte les corps et voilà un couple en route vers les chambres à globes de pendules et à édredons »

Le 24 septembre 1933 Oscar Dufrenne est assassiné, c’est l’affaire du Crime du Palace qui sensibilise l’opinion public à la question de la prostitution dans la Marine, elle met en cause Oscar Dufrenne, conseiller municipal de Paris, propriétaire du Palace-Music-hall, homosexuel notoire et grand maitre des nuits parisiennes, le costume de marin retrouvé à proximité lance le soupçon vers les jeunes prostitués masculins qui se travestissent en matelots, une riche subculture homosexuelle portuaire apparaît alors, les ports de Cherbourg, Toulon et Saint-Malo ainsi que les villégiatures mondaines de Cannes et Sainte-Maxime sont cités. C’est l’occasion pour la police d’évoquer les parties fines qui se tiennent dans les villas chics de Tamaris

En 1934 une enquête du ministère de la Marine « sur le développement de la prostitution homosexuelle dans les ports » déplore « l’insuffisance de la législation… les racoleurs (qui) échappaient à toute poursuite tandis que les marins étaient soumis à des sanctions disciplinaires » et demande au garde des Sceaux une circulaire aux procureurs généraux…  sur les dispositions du délit d’excitation habituelle des mineurs à la débauche posé par la loi du 6 juin 1926 »

En septembre 1938 le journal La Croix sonne le tocsin : « Quatre ou cinq ‘boites de nuit’ fréquentées surtout par des étrangers, y sont le théâtre d’orgies du genre de celles auxquelles se livraient à Corfou, peu d’années avant la guerre, les amis du Kaiser. D’infâmes racoleurs, postés au débarcadère des permissionnaires, y convient de jeunes marins »

En 1939, le directeur de la sûreté nationale met en garde les garnis et hôtels qui reçoivent des civils « accompagnés de façon suspecte » de marins.

Le 10 juin 1939 le substitut Médan écrit un rapport qui considère l’homosexualité comme « une perversion de l’instinct sexuel… il y aurait moins de pédérastes si les jeunes gens n’étaient pas initiés à ces pratiques par des hommes qui les paient pour cela »

En décembre 1941 le substitut du procureur de la République, Charles Dubost adresse un rapport au parquet général d’Aix-en-Provence qui expose les difficultés rencontrées dans une affaire de mœurs impliquant un médecin et des garçons mineurs, accomplis sans violence ni contrainte, il souligne l’absence de base juridique pour enclencher des poursuites pour viol ou attentat à la pudeur et propose de réviser le code pénal en ce sens. Le rapport est appuyé par le procureur général et validé par les autorités de Vichy.

Ce sera la loi du 6 août 1942 modifiant l’article 334 du code pénal, il permet une répression spécifique des comportement homosexuels en ciblant « la débauche ou la corruption de la jeunesse de l’un ou l’autre sexe au-dessous de l’âge de 21 ans » et « les actes impudiques ou contre nature avec un mineur de son sexe » qui seront punis d’un emprisonnement de 6 mois à 3 ans et d’une amende de 200 à 60 000 francs ». Parallèlement la loi permet d’entretenir des relations sexuelles avec un mineur de sexe opposé à partir de l’âge de 13 ans

Une ordonnance du 8 février 1945 valide la loi du 6 août 1942 à l’initiative du ministre François de Menthon du MRP (mouvement républicain populaire)