L’Homosexualité douloureux problème

Verbatim paru dans la Revue h

Cette célèbre émission de Ménie Grégoire du 10 mars 1971 en direct de la salle Pleyel à Paris peut être considérée comme un des actes fondateurs du mouvement homosexuel militant français. C’est en effet dans sa foulée que s’est fondé le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) en gestation depuis 1968. Nous en reproduisons ici une transcription intégrale : un morceau d’anthologie qui se lit aujourd’hui comme une pièce de café-théâtre…

Ménie Grégoire : Ici Ménie Grégoire qui vous dit bonjour à tous, vous entendez la salle Pleyel remplie à craquer et qui fait beaucoup de bruit, car nous venons d’avoir depuis une demi-heure une discussion absolument passionnée et passionnante sur l’homosexualité que nous allons continuer sur l’antenne. Mais avant de donner la parole aux gens qui connaissent bien la question pour des tas de raisons diverses, je vais essayer de résumer ce que moi, j’ai entendu pendant trois ans et ce que j’ai essayé de comprendre et ce qu’on m’a dit car les lettres d’homosexuels tiennent dans mon courrier une très grande place.. Je crois qu’on m’a dit trois choses : on m’a dit premièrement que c’est un accident, qu’on ne naît pas comme cela, qu’on ne s’y attendait pas, contrairement à ce qu’on croit, on a dû le devenir, on ne sait pas comment, les gens qui savent vous diront que c’est par un mauvais rapport avec le monde, représenté souvent par les parents ; on m’a dit deuxièmement que tout être humain entre douze et quatorze ans peut se tromper, il passe toujours une phase où il n’a pas encore choisi, où il est un peu perdu et ça peut arriver à tout le monde ; la troisième chose qu’on m’a dit, c’est que la notion de culpabilité, qui est très importante dans ce cas-là, vient de la société et que la société culpabilise très différemment les hommes et les femmes. Elle culpabilise les hommes et pas les femmes et les lettres que j’ai reçu des homosexuels garçons, jeunes, me disent qu’ils sont malheureux, qu’ils sont malheureux jusqu’à des envies de suicide et que cette découverte est un drame et c’est pour cela que je vais poser le problème comme il m’a été posé, comme une chose pas drôle, comme une chose finalement importante et qui peut arriver dans toutes les familles, à tous les enfants de chacun de nous. Alors ceux qui ne souffrent pas, bien sûr, ne m’ont pas écrit, mais il y en a qui m’ont écrit en me disant qu’ils ne souffraient pas pour faire de la propagande, c’est-à-dire se réhabiliter et j’en conclus que quand on a besoin de se réhabiliter, c’est qu’on est quand même culpabilisé d’une façon ou d’une autre. Alors maintenant je vais donner la parole aux gens qui sont là. Je sais déjà ce qu’ils ont à dire, ils ont beaucoup de choses à dire. Je crois que Claudia voudrait dire un mot.

Claudia : Je voudrais témoigner en tant qu’assistante, Jeannine et moi, il nous arrive tous les jours, des problèmes extrêmement graves, cruels, la souffrance des gens qui s’expriment et qui nous ébranlent toutes les deux. Très souvent dans ces problèmes, des homosexuels. Je sais qu’il y a des homosexuels qui assument leur homosexualité, en particulier dans la salle aujourd’hui. Mais il y a tous ceux qui souffrent et qui ne savent à qui parler, qui ne savent à qui s’adresser et qui écrivent à Ménie. C’est une réelle souffrance, il s’agit presque toujours de très jeunes, ils parlent toujours de suicide et on les sent bannis de la société et ils sont très, très malheureux. Je vais lire dans les cris de la vie une lettre, n’importe laquelle, écrite par un homosexuel à Ménie : “Je suis un garçon de 19 ans et j’envisage de faire ma vie conjugale avec un homme, je vais vous poser, à vous, la question fondamentale : est-ce possible ? Est-ce monstrueux ? Je suis président d’un club de jeunes, j’ai tenté au début de me suicider mais si à trente ans il n’y a pas d’amour vrai, d’amour fidèle dans ma vie, je préférerais la mort à une vie sans but ; or aucune femme ne m’intéresse. Ce sera cela ou la mort, à moins que je n’acquière une autre personnalité.”

Ménie Grégoire : Je crois que là le problème est bien posé, il est posé par toutes les lettres que j’ai reçu comme ça. Est-ce que vous voulez qu’on le pose autrement ? Dans la salle il y a des gens qui ont posé ces questions. Vous voulez qu’on demande à Yves Guéna (?) qui est psychanalyste de nous expliquer ce que c’est ?

Le psychanalyste : Je crois qu’il faut partir des éléments de base ; l’amour est une attirance irrésistible qui pousse deux êtres l’un vers l’autre et les amène à certains actes dits sexuels et normalement cet élan se passe de l’être d’un sexe à un être de l’autre sexe, et il arrive que par accident, cet élan se passe entre deux individus de même sexe. Voilà pour la définition de base.

 Ménie Grégoire : Est-ce que ça peut arriver à tout le monde ? Que pensez-vous de la position que je prends, que c’est pour moi un accident, c’est à dire une immaturité, c’est l’impossibilité de dépasser un certain stade qui est l’instant d’hésitation entre son sexe et l’autre.

Le psychanalyste : Je prendrais la même position que vous, tout au moins c’est ce que l’expérience m’a montré, à savoir que quand un homme est homosexuel, et qu’il adoptait un rôle féminin, c’est généralement que sa virilité, sa masculinité, n’était pas développée.

Ménie Grégoire : Alors nous avons dans la salle un homosexuel qui a dit autre chose, qui a dit : moi je n’aime pas les femmes parce que…… Quel est celui qui a dit ça ? Levez la main que je vous donne la parole, il était devant.

L’homosexuel : Ma mère était une femme qui était croyante, très pratiquante, qui a souffert par les autres femmes, car mon père avait beaucoup de maîtresses et personnellement, étant enfant, j’en ai beaucoup souffert. Mon frère aîné était comme moi, il a beaucoup souffert et justement la question que je voulais poser à Ménie : il s’est marié par la faute d’un prêtre. Il est malheureux maintenant d’être marié.

Ménie Grégoire : alors que il n’aurait pas dû épouser une femme ?

L’homosexuel : Alors normalement, il n’aurait pas dû épouser une femme et de plus il s’est marié dans l’espoir d’avoir des enfants, il n’en aura jamais.

Ménie Grégoire : Je vous remercie, car là vous posez le problème religieux, on pourrait peut-être demander au père Guinchat (?) de répondre, et de donner la position enfin devant une histoire comme celle-là. C’est à dire un prêtre qui a poussé un homosexuel à se marier, qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce que vous l’auriez fait ?

Le prêtre : Je crois que le prêtre qui a pris une position de ce genre est sorti de son rôle. Un prêtre n’est pas un psychologue et il y a des quantités de domaines où il doit reconnaître son incompétence. Combien de fois il m’arrive de dire à des gens qui viennent parler avec moi, ce n’est pas mon rôle, allez voir un médecin.

Ménie Grégoire : Mademoiselle dans la salle

Une femme dans la salle : Je crois que le psychiatre le psychanalyste qui vient de prendre la position qu’il vient de prendre a pris une position qui est profondément antiféministe, profondément sexiste et qui plus est, fait appel à une conception, à savoir la virilité, qui me paraît actuellement assez indéfendable.

Ménie Grégoire : Vous voulez qu’on parle à égalité de l’homosexualité masculine et féminine.

Une femme dans la salle : Pas seulement. Je pense que de toute façon, dire que l’homosexualité masculine résulte du fait qu’on n’assume pas sa virilité, c’est déjà poser la virilité d’une certaine manière et que ça demande à être justifié pour le moins.

Ménie Grégoire : Vous voulez répondre, tout de suite ?

Le psychanalyste : Oui, malheureusement je crois que c’est une question qui nous entraîne trop loin (Rires dans la salle.) parce que quand j’ai dit qu’un homme n’a pas développé entièrement sa virilité, il faut faire appel à des connaissances, à des structures de l’individu assez profondes. Donc je dis bien, ça entraîne trop loin et il est très difficile de répondre sur ce plan. Il est un autre plan sur lequel il est plus facile de parler, c’est ce qui a amené l’individu à ne pas atteindre son développement et alors là, nous tombons dans un domaine dont on peut largement parler qui est celui du milieu, qui est celui des principes, de l’éducation et qui joue évidemment un rôle fondamental. Alors je voudrais compléter ce que j’ai dit sur un point. Ce n’est pas parce que j’ai dit que je considère que l’homosexualité est un accident et même dans une certaine mesure un accident regrettable, que je considère que, tant que l’individu est dans une situation d’homosexualité, il ne doit pas vivre sa vie le mieux possible dans son homosexualité, il faut distinguer deux temps : l’origine et la façon dont l’homosexuel a le droit de vivre.

Ménie Grégoire : Alors là, je vous pose une question précise. Quand vous, psychanalyste, vous voyez quelqu’un qui vient vous trouver en disant je crois que je suis homosexuel ou je le suis, je voudrais en sortir ­ parce que ça arrive ­, est-ce que vous considérez que c’est réversible et comment ?

Le psychanalyste : Sauf dans les cas rares où la dominante chez un homme, la dominante féminine, est vraiment flagrante et semble irréversible. Dans la plupart du temps, on peut dire que l’homosexualité est un accident et que normalement elle se résoudra. (Agitation dans la salle.)

Ménie Grégoire : Oui. Autrement dit, il y a des cas où c’est irréversible, même pris très jeune ?

Le psychanalyste : Très rarement irréversible, oui, absolument. Alors, d’autre part, jamais je ne prendrais le fait homosexuel comme point de départ, je regarderais l’ensemble de la vie de l’individu et si il est parfaitement épanoui dans l’ensemble de sa vie et qu’il ne semble souffrir de rien d’autre, eh bien, la question de la normalité de son homosexualité pourra parfaitement se poser.

Ménie Grégoire : Voilà. Autrement dit, quand vous les trouvez équilibrés, vous ne vous sentez pas le droit de les changer d’autorité. S’il peut s’assumer comme cela, vous leur dites, allez-y donc.

Le psychanalyste : Absolument.

Ménie Grégoire : Ça c’est clair. On continue.

Une femme dans la salle : Alors l’intervention du psychanalyste a en effet mis les choses tout à fait au clair, on ne peut pas parler de l’homosexualité sans parler de la pathologie de la sexualité en général qui est évidemment la sexualité officielle, c’est à dire l’hétérosexualité. On a donc à faire à une pathologie où pour s’aimer dans notre société, un homme doit être viril. La virilité signifie à la fois un sentiment subjectif de domination et de supériorité sur la femme.

Ménie Grégoire : Mais non !

Une femme dans la salle : Et aussi, bien évidemment, une situation objective de supériorité. Si on comprend bien, pour ne pas devenir homosexuel, et pour avoir des relations avec l’autre sexe, un homme doit d’abord avoir cette pathologie, c’est-à-dire qu’il doit d’abord y avoir cette inégalité entre les sexes.

Ménie Grégoire : Alors là, madame, moi, je vous interromps. Vous dites une chose qui est à analyser. Parce qu’elle manifeste, en disant cela, une espèce de refus de l’homme et elle considère l’homme quand il vient lui faire l’amour comme venant l’embêter et l’écraser de sa supériorité. Une femme normale (Cris dans la salle.) une femme qui est hétérosexuelle ne trouve pas qu’on l’écrase, elle trouve qu’on lui fait un joli cadeau. Alors vous continuez ? Et croyez moi, il est de qualité ce cadeau-là.

Le psychanalyste : Je voulais dire que c’est vous-même qui associez virilité à supériorité, je n’ai jamais rien dit de semblable.

Ménie Grégoire : Absolument ! Dieu merci, il n’y a plus que moi qu’on entend vous voyez que la salle est en pleine confusion. Je voudrais passer le micro à un jeune homme non une dame, Madame, à vous ?

Une femme dans la salle : Je pense effectivement qu’il y a ici une confusion très grave. Quand on a suivi un enfant pendant des années et qu’on a pu se rendre compte de l’évolution de cet enfant, eh bien, on se rend compte que tout simplement que c’est une question d’éducation, il y a eu au départ un accident, vous l’avez dit, Ménie. Cet accident provient souvent du fait que la mère elle-même était traumatisée. Inconsciemment, il y a chez la mère un refus de l’homme pour des raisons qui viennent aussi de son enfance, mais c’était inconscient ce refus, mais l’enfant le sentait à travers ce qu’elle était. Et alors cet enfant très jeune a voulu aimer sa mère et lui faire plaisir et pour lui faire plaisir il s’est identifié à elle tout simplement.

Ménie Grégoire : Je vous remercie de cette belle analyse vécue. Je voudrais vous poser une question pendant qu’on vous tient, Madame. Vous m’avez dit tout à l’heure que vous avez découvert vous-même cette tendance chez un enfant de cinq ans. Vous l’avez emmené à des psychiatres et il a évolué dans le même sens.

Une femme dans la salle : Très jeune, il refusait son sexe, il voulait des poupées ; bien sûr il voulait porter le nom de sa mère, il refusait le nom du père, il venait se pelotonner parce qu’il voulait prendre sa place, là où c’était sa place, en somme il y avait un refus complet du père.

Ménie Grégoire : Je crois qu’on a rien à ajouter, c’est éclatant, c’est tout simplement une analyse sans prise de position, allons-y.

Un homme dans la salle : Moi, je voudrais demander au psychanalyste si, quand il affirme la réversibilité, il l’affirme au nom de la théorie psychanalytique ou s’il l’affirme au nom de son expérience ; c’est-à-dire si il a effectivement des cas de réversion et des cas de réversion bénéfique. Pour ma part, je n’en ai pas connu bien que j’ai eu à éduquer un certain nombre d’adolescents et dont un certain nombre ont été soignés pour ceci, certains se sont équilibrés dans leur homosexualité, d’autres effectivement ne se sont pas équilibrés dans leur homosexualité. Je n’en ai pas connu pour ma part qui aient fait cette réversion heureuse.

Ménie Grégoire : Je précise que ce monsieur qui parle dans la salle est éducateur, donc il en a vu un certain nombre.

Le psychanalyste : Ça pose un assez sérieux problème ce que vous dites. Et je crois que 30% des jeunes qui vont consulter des psychanalystes ou des psychiatres sont soit impuissants, soit se croient homosexuels ou ont commencé l’homosexualité. Et il apparaît très relativement facile et très rapide d’enrayer une homosexualité commençante, c’est-à-dire rendre l’individu normal. Dès lors qu’au début, ça peut être fait d’une façon très courante, ceci indique que la réversibilité plus tard sera peut-être plus difficile mais tout aussi possible.

Ménie Grégoire : Je crois qu’on peut peut-être donner la parole aux gens de la tribune qui ont à poser des questions dans le sens de la salle.

Un journaliste, Pierre Hahn : Je voudrais d’abord dire une chose qui m’est apparue de plus en plus clairement à mesure que j’étais en rapport avec des spécialistes, c’est-à-dire des ethnologues, sociologues, psychanalystes, prêtres. C’est que nous vivons dans une certaine société et dans une certaine civilisation. Cette civilisation, nous savons qu’elle est judéo-chrétienne. Cette société c’est une société bourgeoise qui s’est fondée au XIXème siècle. Et nous avons hérité la morale, particulièrement la morale sexuelle. Moi, ce qui me frappe c’est qu’on donne toujours des explications qui sont en quelque sorte comme si l’homosexualité n’était pas prise dans la société comme si elle venait de par les rapports avec les parents. Tout cela c’est une psychologie qui est détachée du réel.

Ménie Grégoire : Autrement dit si vous le permettez que je traduise en langage plus clair, vous pensez qu’il y a dans notre société une morale qui condamne, qui est répressive. Que si on sortait de notre société pour aller dans d’autres il n’y aurait pas la même morale ni la même répression.

Pierre Hahn : Exactement, je suis tout à fait frappé quand je compare et je n’ai pas été le seul je me souviens d’un entretien que j’avais eu avec le professeur Bastide qui était professeur à la Sorbonne et qui est ethnosociologue et qui me donnait des exemples dans les tribus indiennes d’Amérique où vous aviez un statut pour un certain type que nous appellerions, nous, homosexuel et même homosexuel féminin. Si nous nous reportons à la Grèce antique, nous rencontrons d’autres structures de type que nous qualifions, nous, d’homosexuelles. Mais on voit qu’un peu partout, y compris même dans la nature et là je me référerais en ce qui concerne les animaux à ce que disait le professeur Rémi Chauvin qui est éthologue et qui disait : en étudiant le comportement sexuel des animaux, nous pourrons découvrir le secret de tout ce que nous appelons les perversions sexuelles. Mais je me demande et je ne suis pas tout à fait en désaccord avec Freud, je crois que pour Freud la sexualité n’est pas fixée au départ, c’est une chose qui se porte, c’est une force.

Ménie Grégoire : Je vous interromps parce que vous avez bien posé votre question. Il y a quelqu’un qui veut vous répondre, les frères Jacques, alors allez-y.

Un frère Jacques : Je me suis rendu compte qu’il y avait deux causes d’homosexualité masculine. Premièrement une cause psychologique, le fait pour le jeune garçon d’avoir été élevé au milieu de femmes et la plupart du temps une mère trop possessive et hors de la présence physique ou morale d’un homme. Le garçon considère alors la femme à la fois avec respect et une certaine crainte qui entraîne la plupart du temps l’impossibilité d’amener à son terme l’acte sexuel.

Ménie Grégoire : Mais alors là, je voudrais que vous lui répondiez ; il vous a dit que dans d’autres sociétés, c’est considéré comme très bien, voyez la Grèce antique, on connaît l’argument, mais enfin il vous l’a posé. Est-ce que vous pouvez lui répondre ?

Le frère Jacques : Non, ça me paraît difficile.

Ménie Grégoire : Est-ce que quelqu’un peut lui répondre ? Moi, il me semble tout de même mon père vous ne vous sentez pas le courage ?

Le curé : Ce n’est pas une question religieuse, c’est une question médicale.

Ménie Grégoire : Ce n’est pas une question mais non c’est une question humaine, générale, il s’agit de savoir oui, alors un autre frère Jacques.

Le frère Jacques : On ne peut pas séparer ce problème-là de l’ensemble de la civilisation antique.

Ménie Grégoire : Oui, mais je trouve que vous n’allez pas assez loin. Imaginez que l’homosexualité devienne un modèle social et bien je ne sais pas, nous nous serions très vite pas reproduits. Il y a tout de même là quelque chose, il y a une norme de vie, il y a tout de même une négation de la vie ou des lois de la vie dans l’homosexualité. Il me semble qu’on peut répondre cela sans blesser personne. À vous la salle !

Une femme dans la salle. – On parle de l’homosexualité d’une façon horrible comme si il fallait la justifier, comme si l’hétérosexualité était quelque chose de naturel. On sait maintenant parfaitement que tout individu est bisexuel, qu’il n’y a pas de détermination sexuelle autre que sociale (Applaudissements.)

Ménie Grégoire : Non, arrêtez, on n’entend plus rien. Effectivement Freud a établi une bisexualité originelle, mais il ne nous a pas dit qu’on allait rester bisexuel jusqu’à notre mort et qu’on n’allait pas se reproduire. Il nous a donné les moyens de choisir un sexe. Nous avons d’ailleurs ici dans la salle un travesti qui a choisi un autre sexe que le sien, et bien je vous assure que ce qu’il nous a dit tout à l’heure, n’était pas emballant. Elle n’arrive pas à vivre !

Une femme dans la salle : La seule question qui se pose à propos de l’homosexualité c’est la répression des homosexuels et non la question de pourquoi ils le sont devenus.

Ménie Grégoire : Je tiens à poser les deux questions, savoir pourquoi ils le sont devenus, [ce qui] intéresse beaucoup le public et les parents qui ont des enfants mais on peut poser la question de la répression. Qui veut parler, il y a des mains qui se lèvent partout, les homosexuels semblent souffrir de répression, qu’ils nous disent ce qu’ils en pensent.

Une femme dans la salle : À propos de répression de l’homosexualité on pourrait poser la question de savoir quelle est l’influence des familles coercitives dans la fabrication des homosexuels.

Ménie Grégoire : Ça c’est une très belle question. Quand vous dites cela vous avez une prise de position personnelle, vous semblez croire, comme moi que c’est tout de même pas un bien d’être homosexuel, vous accusez les familles d’avoir rendu des gens homosexuels et je vous suis totalement, je pense que les familles sont dans le coup.

Un homme dans la salle : Moi je voudrai continuer à propos de la coercition familiale, que cette coercition oblige les jeunes enfants, garçons et filles, à être hétérosexuels et qu’il faut partir, quand on parle de sexualité, de la bisexualité, qu’on est tous bisexuels et qu’il faut prendre ce point de départ. Je voudrais demander à monsieur le psychanalyste ce qu’il entend par attitude virile en amour et vis à vis de la femme et de l’homosexualité

Ménie Grégoire : Les hommes qui sont à l’écoute savent très bien et les femmes aussi… mais si, si vous posez la question, vous m’étonnez tout de même, vous savez bien que ça existe, vous savez bien que les femmes heureuses sont celles qui ont rencontré des hommes qui les ont satisfaites. Voyons bien évidemment !

Un homme dans la salle : J’aimerais terminer en disant que si il y a un rapport entre l’homosexualité et le combat des femmes, c’est que nous sommes les mêmes jouets de la répression virile du male chauvinisme, comme on dit aux États-Unis.

Ménie Grégoire : Je donne la parole à Armand Lanoux qui l’avait demandée avant et je voudrais bien qu’il réponde. On passera ensuite la parole au psychanalyste.

Armand Lanoux : Je crois que j’ai beaucoup plus à apprendre de la salle que la salle n’a à apprendre de moi. Pourtant, je voudrais donner quelques résultats d’une expérience de professionnel, d’écrivain, de romancier. J’ai été amené à rencontrer un certain nombre d’homosexuels dans mon existence. D’homosexuels hommes et d’homosexuelles femmes. Je dois vous dire en toute simplicité, j’en ai presque honte devant vous, que j’ai toujours été incapable de percevoir en dépit de toute psychologie si j’avais affaire à des homosexuels, hommes ou femmes, avant qu’ils ne me le disent. Ça vous donne l’état de ma cécité sur ce plan, sauf bien entendu les professionnels, mais alors là, c’est vraiment trop facile. Alors qu’est-ce qui m’a le plus frappé dans ce très grave problème dont on peut sourire, mais il faut le dire, le sourire est le commencement du sérieux. On peut traiter avec sourire les problèmes graves et c’est peut-être le commencement de l’affection fraternelle. Moi ce qui m’a toujours frappé c’est le mot de Colette avec son bel accent bourguignon et qui disait : “Si vous croyez que l’homosexualité c’est une rigolade.” Eh bien ça, je l’ai compris, et je l’ai compris assez jeune. Mes rapports avec ses garçons ­ c’était plutôt des garçons ­ c’était généralement des poètes ou des écrivains, généralement plus jeunes que moi, je les connaissais depuis un an ou deux, nous avions des relations exactement de confrères, je lisais leurs manuscrits, je lisais leurs articles, j’étais plus au moins touché par ce qu’ils faisaient et puis un jour il se produisait quelque chose, je ne sais pas, l’expérience ne vous intéresse peut-être pas mais excusez-moi c’est mon métier, je fais ce que je peux

Ménie Grégoire : Remarquez, on a plaisir à vous entendre mais il faut qu’on condense.

Armand Lanoux : Je vais finir sur ce point : c’est que ils me disaient ceci au bout d’un certain temps avec quelque chose que j’appellerais la pudeur de l’homosexuel, ce qui m’a le plus frappé. Ils me disaient, je ne peux pas continuer à être ami avec toi, il y a quelque chose dans ma vie que je dois te dire, voilà je n’ai pas une sexualité normale et je répondais à cela : cela n’a aucune importance, je ne m’en doutais pas, ça jette sur toi et ce que tu as écrit un éclairage que je n’attendais pas, mais je te jure que ça ne changera rien dans nos rapports d’amitié. Quand vous avez posé le problème de la virilité et ça ce sont des homosexuelles femmes qui l’ont posé, mais bon sang, elle est extrêmement claire cette espèce de malheur de l’homosexuels homme ou femme, il s’exprime dans le fait qu’ils ne peuvent pas transmettre directement la descendance. Il n’est pas ailleurs.

Ménie Grégoire : Évidemment. Nous n’avons plus que cinq minutes. On ne va pas aborder et de loin, tous les problèmes, voulez-vous donner le micro à la salle ?

Un homme dans la salle : Je voudrais revenir sur ces problèmes concrets. En France, actuellement, les jeunes de 18 ans ont le droit à un amour hétérosexuel, alors que quand on a pas 21 ans on n’a pas le droit de coucher avec un homme. C’est tout.

Ménie Grégoire : Écoutez, moi je veux dire un mot avant de vous redonner la parole. Je voudrais qu’on pose cette question que vous posez de très loin. L’homosexualité peut-elle être acceptée comme un modèle par une société ? Vraiment, je voudrais tout de même qu’on aille jusque là. Moi, je réponds : non, ce n’est pas un modèle, je suis toute prête à apporter le respect et la compréhension, mais je n’irais pas jusqu’à dire que ça peut être un modèle social. Continuons ! Écoutez on n’entend pas la personne qui est là, je voudrais donner la parole à Monsieur Baudry, qu’on n’a pas encore entendu, de la revue Arcadie (Cris dans la salle.). Pourquoi est-ce qu’on ne donnerait pas la parole à monsieur Baudry ? On lui a demandé de venir pour témoigner justement.

André Baudry : Il est bien difficile de répondre valablement à toutes les questions posées. Mais je voudrais surtout dire ceci, aussi bien à ceux qui sont dans cette salle qu’aux ­ paraît-il ­ deux millions d’hommes et de femmes de France qui en ce moment écoutent cette émission à la radio chez eux. Mesdames, Messieurs, autour de vous, au milieu de vous, dans votre famille, dans votre entourage professionnel, dans votre village, partout il y a des homophiles que vous ne connaissez pas. Il peut y avoir le préfet de votre département, il peut y avoir le curé de votre paroisse, votre frère… (Hurlements dans la salle.). Parfaitement !

Ménie Grégoire : (hurlant dans le micro jusqu’à saturation.). – Oh la la. Écoutez, je suis … Je suis un peu désolée des bruits de la salle qui nous ne permettent pas de continuer, vous voyez à quel point le débat est passionné, mais nous continuons quand même bravement, si vous pouvez… On vous entend, si vous vous mettez très près du micro comme moi, et vous couvrirez les bruits de la salle, continuez si vous voulez car vous n’avez pas encore dit l’essentiel de votre discours. Bon, vous dites à tout le monde qu’il y en a beaucoup. C’est vrai ! Qu’on ne les voit pas… Qu’est- ce que vous voulez dire qu’on fasse pour eux ?

 André Baudry : Ce que nous voulons, et ce qu’Arcadie ­ même si quelqu’un dans la salle a dit qu’Arcadie mourrait bientôt ­ Arcadie n’a pas bien sûr les paroles de la vie éternelle mais ce qu’Arcadie fait depuis dix-huit ans, depuis vingt ans, et cela auprès des quelques cinq cents mille homophiles qu’elle a contactés rien qu’en France. Elle a essayé d’abord de les rassurer, de leur dire : “vous êtes un homophile, et vous êtes un homme normal. Vous êtes à côté des autres, vous n’êtes pas en dessous des autres ou au-dessus des autres, vous pouvez aimer… »

Ménie Grégoire : En tout cas, elle a raison de les rassurer parce que si ces gens-là souffrent, on ne peut pas les laisser souffrir sans rien faire pour eux. Vous avez parlé tout à l’heure d’un problème religieux, je voudrais que le père Guinchat donne tout de même… Réponde tout de même… On l’a presque mis en cause au fond, qu’est-ce que font les prêtres devant un homosexuel ? Qu’est-ce que vous faites quand on vient vous trouver en vous disant “je suis un homosexuel” ? Qu’est-ce que vous leur dites ? Vous les rassurez aussi ? Vous voulez répondre ?

Le curé : Je suis un petit peu gêné pour répondre à cette question. Comme prêtre, eh bien je fais partie d’une église, et j’essaie d’être fidèle à un Dieu qui a donné un certain modèle de vie, qui n’est pas imposé, mais pour être de la maison, il faut tout de même marcher dans le sens de ce modèle de vie. Après cela, il y a le fait concret. Je rejoins tout ce qui a été dit quand on a parlé de la souffrance de certaines situations. Alors là, moi aussi, j’accueille beaucoup d’homosexuels, mes confrères également, et qui viennent parler de leurs souffrances, cette souffrance-là, on ne peut pas y être insensible.

Une voix (Anne-Marie Fauret) : Ne parlez plus de votre souffrance…

Ménie Grégoire : Écoutez, alors là, je dis qu’il y a une chose tout à fait extraordinaire qui se passe, puisque la foule a envahi la tribune et que des homosexuels…

Un cri dans le micro (Pierre Hahn). – Liberté ! Liberté !

Ménie Grégoire : Des homosexuels de tout ordre, hommes et femmes…

Un autre cri : Nous demandons la liberté pour nous et vous !

Un autre cri : Battez-vous ! Battez-vous !

Coupure du son, retour au studio et musique du générique de l’émission.