Hélène Hazera

Affiche du film documentaire de Judith Abitbol (2025)

 

Hélène Hazera, par Patrick Thévenin (2016)

J’ai rencontré Hélène Hazera il y a longtemps à Têtu, à l’époque où les bureaux se trouvaient rue du Faubourg du Temple, près du métro Goncourt. Elle était alors dans sa phase maîtresse-dom et adorait me fesser avec une règle, répétant que j’avais un profil de soumis, libre à elle d’extrapoler. Je la questionnais beaucoup, trop à son goût, sur les Gazolines.

Mais comme je travaillais aussi à Nova à ce moment-là, et qu’elle détestait Jean-François Bizot, elle était persuadée que j’étais en mission souterraine, envoyé par JFB pour lui soutirer des infos sur cette bande d’allumé·es qui mettaient le feu partout : aussi bien à Saint-Germain-des-Prés, en criant “BITE” dans les magasins chics et bourgeois, qu’au sein du FHAR, dont elles tournaient en dérision le sérieux et le pontifiant.

Et puis elle ne m’a pas pardonné quand j’ai écrit un long article dans Têtu sur Guillaume Dustan en pleine problématique autour du bareback, à une période où Act Up avait une puissance considérable. Une double page rebaptisée par Thomas Doustaly “Dustan, finalement !”, alors que le titre que j’avais proposé à l’origine était “Dustan, Saint comédien et martyr”, en référence à mon idole de toujours, Jean Genet.

Dustan venait de publier “Génie divin”, premier volume d’un nouveau cycle littéraire que je trouvais bien plus pertinent que sa trilogie entamée avec “Dans ma chambre”. Sa diabolisation par Act Up, et tant de gens qui n’avaient pas lu une seule ligne de ses livres m’épuisait, surtout à une époque où on nous bassinait avec la surcontamination au VIH, qui a été formellement démentie plus tard. Mais surtout, les attaques contre Dustan, sur la forme bien plus que sur le fond, ne faisaient, à mes yeux, que nourrir ses provocations un peu faciles et accélérer sa radicalisation. On a vu ce qu’il est devenu ensuite. Hélène m’en a énormément voulu. Didier Lestrade aussi, il ne m’a pas parlé pendant plus d’un an. Mais aujourd’hui, j’ai le sentiment que l’histoire m’a donné raison.

Après, avec Hélène, ce fut une succession de hauts et de bas. Méfiante, elle s’amusait à répandre des horreurs sur moi, s’amusant à dire que si j’avais défendu Dustan c’était parce que j’étais un séropo au placard, et non ma chère Hélène, tu avais tout faux… On s’est croisé·es de nombreuses fois, chacun·e sur ses gardes. Je l’ai retrouvée au début des Archives LGBTQ+, quand les réunions étaient encore au siège de la Bourse du commerce, à République. On s’est même fritté·es vertement sur Facebook, elle a fini par me bloquer, mais, au fond, avec qui Hélène ne s’est-elle pas fâchée, vraiment ?

Malgré tout, j’ai toujours eu pour elle un respect abyssal, pour son travail, son militantisme chevillé au cœur, et ses blagues assassines. Je me souviens que, lorsque je lui ai confié mon admiration pour le poète Jean Sénac, elle m’a lancé : “C’est dingue qu’une idiote comme toi connaisse Jean Sénac.” Elle l’avait connu, il avait un temps traîné avec le FHAR et les Gazolines… Mon enfance passée en Algérie, après l’indépendance, la fascinait, je le sais, elle qui aimait tant la culture arabe, comme le fait qu’une “idiote” comme moi connaisse par cœur ses poèmes.

J’ai été très heureux, et fier pour elle, en découvrant le documentaire “Hélène Trésor Nationale”, lors de son avant-première au Forum des Halles. Un film imparfait évidemment, Hélène ménageant soigneusement ses zones d’ombre, alors qu’on aurait tant aimé l’entendre parler pendant des heures et des heures. Mais le film reflète parfaitement au final ce qui fait toute la force d’Hélène, ce mélange d’érudition intense et d’humour totalement vache. Et puis, il y a cette scène du lavage de culottes, déjà culte, qui à elle seule vaut le détour.