Le 18 juillet 1960 en sa deuxième séance l’assemblée nationale adoptait le sous-amendement n°9 de l’honorable sénateur Mirguet au projet de loi n° 60-733 « autorisant le Gouvernement à prendre par application les mesures nécessaires pour lutter contre certains fléaux sociaux » (JO/AS 1960 p. 1981). Le sous amendement par un rocambolesque « inventaire à la Prévert » des fantasmes sénatoriaux, classait l’homosexualité dans les fléaux sociaux au même titre que, excusez du peu : l’alcoolisme, la tuberculose, la toxicomanie, le proxénétisme et la prostitution.
Rien moins.
Il se trouve, modeste ironie de l’Histoire que je suis né un 18 juillet, une décennie et demie plus tôt et que donc l’honorable sénateur me faisait ce cadeau d’anniversaire pour mes quinze ans.
Peut-être ceci expliquera-t-il à ceux qui croient aux obscurs cheminements de destins écrits par des forces occultes, que j’aie éprouvé plus tard le besoin de militer pour la cause LGBT etc.
Mais en ce 18 juillet 1960 de mes quinze ans, tout occupé à mes amours pour un copain de classe blond aux yeux bleus au corps délicieusement svelte, de qui j’avais obtenu une nuit sous la tente au bord de l’Eure, dont je garde l’inoubliable souvenir, je passai à côté de la nouvelle.
J’y passai d’autant plus que je n’étais pas du tout homosexuel à l’époque. Ni pédé que je ne serai qu’une bonne dizaine d’années plus tard, encore moins gay ce sera pour les années quatre-vingt. D’abord parce que, encore une fois tout occupé à me faire des souvenirs inoubliables et ce copain d’école devenu depuis un cador en mathématiques (ou physique ?) et bienveillant père de famille, je n’avais aucune idée qu’il faudrait un jour me définir d’une façon quelconque parce que j’avais terriblement aimé voir passer les frissons du plaisir sur sa figure éclairée par la lune.
Et que je souhaitai ardemment que cela se reproduise.
J’étais de sexe masculin, indubitablement, pas mécontent du tout des attributs afférents, pas plus moche ni plus con qu’un autre, le seul protestant de ma classe ce qui m’y donnait un statut dans la ville très catho-romaine où ma famille vivait, doté d’assez de bagout pour me faire des amis et plus si affinités.
Affinités que j’explorais déjà depuis un certain temps avec opiniâtreté.
Personne ne m’y avait forcé (si ce n’est cette andouille d’adulte qui me coinça derrière une porte et me dégoûta pour trop longtemps des baisers sur la bouche) personne ne m’avait incité, initié, détourné, suborné ni contaminé. C’était comme ça d’aussi loin que je me souvienne, et je me souviens loin y compris de ce jeune pâtre qui m’emmenait les jeudis garder les chèvres avec lui et se baigner nus dans un trou de bombe que le temps avait rempli d’eau.
C’est là que je tombai pour la première fois en arrêt devant ce que son adolescence montrait en toute innocence au gamin de cinq ans que j’étais.
Je savais donc ce dont j’avais envie, je faisais ce dont j’avais envie, je n’avais aucun besoin de me définir par là, par contre je crevais de trouille, quand j’y pensais, à l’idée qu’on puisse me découvrir en train de « faire ça », j’y reviendrai.
Je n’avais donc pas besoin de mots ce qui tombait bien parce qu’il n’y en avait pas.
Des mots de ce type ne s’entendaient en effet nulle part, Ce n’était pas un mot qu’on entendait prononcer en dehors des cercles médicaux, et en l’occurrence parlementaires ! C’était un mot doublement chargé, inconvenant, puisqu’il évoquait non seulement la chose infâme (cf. Montesquieu, « le vice infâme ») mais parlait de sexualité. On ne parlait pas de sexe en ce temps-là, ni de sexualité encore moins d’homosexualité. On faisait des enfants et les hommes avaient des besoins.
Point.
Et se branler rendait sourd. Ou demeuré !
Que je faisais quand même (en me disant demain j’arrête) le jeu me semblant en valoir la chandelle !
Même entre eux les « concernés » (dont je n’avais pas idée) se disaient « comme ça » de bouche à oreille, ou « en » du « il ou elle en est », on se chuchotait homophile à Arcadie la méritoire et très conservatrice association semi-légale, et on parlait « d’invertis » dans le dos de Cocteau et Marais, ou en citant ce « malheureux et si génial » Proust si proche forcément si proche de sa mère, ou en s’effarant encore qu’un monsieur comme Charles Trenet puisse avoir encouru les foudres de la loi pour des actes contre-nature.
Dans les familles on ne voulait éventuellement voir que des célibataires endurci/es dans ces vieux garçons qui certes avaient « des manières » à force de se taper, bien obligés, des travaux tels que leurs ménage, cuisine, lessive et autres activités féminines, et ces vieilles filles qui avaient bien trop de caractère pour des femmes, ce qui avait « forcément » éloigné les maris.
Flottait parfois l’explication romantique d’une déception amoureuse si cruelle qui, par fidélité ou blessure, les aurait à jamais dégoûté/es de toute perspective conjugale !!!
De « déviance » nenni, il n’y avait pas de ça dans les familles !
Pour ma part j’étais à mes quinze ans homo-sexuellement hyperactif, amoureux plus souvent qu’à mon tour, et même si pas amoureux amateur de bons moments sous la tente entre éclaireurs, sous la table au lycée, et partout où cela pouvait se faire, cela dès avant ma puberté. Ça ne m’était pas « tombé dessus » d’un coup, personne ne m’avait odieusement perverti, j’ai déjà dit que le seul adulte qui s’y était essayé entre deux portes m’avait dégoûté pour un moment du baiser sur la bouche !
Pour moi même je n’étais absolument pas « comme ça » ni « en » ni « inverti », à vrai dire je ne savais pas ce que c’était ni ne m’y identifiais. J’étais amoureux ou désirant de garçons, et totalement attiré par mes condisciples, potes, cousins, camarades de scoutisme et tutti quanti, et par le plaisir aussi bien donné que reçu. Je lisais et relisais le « Prince Éric » de la collection « signe de piste » ainsi que bien d’autres de ces volumes (peu sensible aux odeurs de sacristies et de soutanes froufroutantes des « Amitiés Particulières » de Peyrefitte, bien trop catho-chichiteuses pour mon pragmatisme parpaillot).
Je faisais plus dans le désir impératif entre corps consentants que dans l’amitié élective entre esprits d’exception.
Tout cela sans mot, sans questionnement, sans beaucoup de prudence bien que conscient qu’être pris sur « le fait » serait calamiteux.
Pourquoi ?
Parce que.
Évidemment se posait la question des filles. On me pré-maria vaguement par on-dit à une ou deux jeunes protestantes de la paroisse. J’avais autre chose en tête et « le diable » au corps ! Néanmoins, optimiste par nature et pragmatique par religion, je me disais que chaque chose venant en son temps (L’Ecclésiaste dans la Bible dit un truc du genre) « cela » me viendrait un jour. En attendant carpe diem, m’encombrer de plan de carrière conjugal pas question et tester ma « virilité » auprès de l’autre sexe ne me travaillait pas.
Je zappais les filles.
Néanmoins je ne me sentais ni « comme ça » ni « inverti », ni homosexuel », ni rien du tout. Je ne me cherchais pas dans ces catégories qui ne faisaient pas partie de mon univers alors, et je m’en portais très bien. Les angoisses identitaires n’étaient pas le passage obligé qu’elle sont devenues pour l’adolescence actuelle. On « faisait », on n’éprouvait pas le besoin de se définir et tant que « pas vu pas pris » les choses n’étaient pas compliquées.
Tout au plus dans les moments de doute (et d’angoisse d’être découvert) me demandai-je si quelque chose n’irait pas chez moi. Si j’étais normal, sans trop savoir ce que recouvrirait « normal ». Puis je haussais les épaules et j’y retournait appelé par la prochaine nuit sous la tente avec lui, ou passée chez lui ou à se caresser dans la cabine de la piscine, ou encore à séduire un nouvel élu passé dans mon collimateur…
Et comme le protestantisme réformé n’est pas comme son « frère séparé » romain hanté par l’impureté, la chasteté, la virginité, la fidélité sacramentelle et ces sortes poisseuses d’obsessions génératrices de culpabilité, je n’avais pas trop à m’introspecter.
Tant que le garçon dont j’étais amoureux consentait et qu’aucun regard intrusif ne venait me débusquer, à quoi bon chercher plus loin ?
D’ailleurs où ?
À l’aide de quels outils conceptuels ?
Sur quelles représentations ?
On n’imagine pas aujourd’hui ce que pouvait être un monde où l’homosexualité était tue au point qu’elle n’existait pas. Il n’y avait pas d’homosexuel/les même pas en loup-garou répulsifs puisque les mots non prononcés, non entendus, non sus faisaient qu’ils n’existaient pas !
À part en pensée mystique, ce qui n’a pas de nom, l’innomé, n’existe pas.
Comprenons-nous !
Au début des années soixante comme avant, il n’y « en » avait ni plus ni moins qu’aujourd’hui, il n’y a pas eu d’épidémie depuis n’en déplaise aux mythos affolés. Sans doute cela se vivait-il très différemment d’aujourd’hui pour beaucoup. Ce qui ne s’énonce pas peut aussi ne pas se révéler, ne pas « se mentaliser », ne pas pouvoir se verbaliser et du coup rester latent, comme une crampe, un refoulé, une souffrance, un mal être, un ressenti, une pulsion, une compulsion, une conduite, pas une conscience.
Un fantasme dirait-on aujourd’hui, plus ou moins actif, plus ou moins éprouvant, plus ou moins réalisé par moment quand trop c’est trop ou que l’occasion se présente.
Bref.
Depuis il s’est produit un double phénomène dont on mesure mal l’ampleur et la rapidité : le surgissement de la nébuleuse obscure d’individus et de consciences malheureuses atomisés qui s’est coagulée en une force sociale, un groupe social constitué. Une réalité collective porteuse de la conscience d’elle-même. Du coup nous sommes passés de la passivité atomisée au groupe affirmé qui s’exprime en tant que tel dans le corps social, porte sa plainte, revendique, accuse, exige se trouve des alliée/es (dont le féminisme). Et ceci très vite au plan mondial.
La question LGBTQI s’est aussi mondialisée en très peu de temps. Aujourd’hui après cinquante ans de coming-out mondial LGBTQI partout la question existe. Y compris dans les contrées, les « cultures », les régimes qui la refoulent, la honnissent, la maudissent, la persécutent, rêvent de l’éradiquer.
Y compris, soit dit en passant, chez celles et ceux officiellement progressistes, qui aujourd’hui au nom du refus d’une « acculturation » qui serait occidentale, en reviennent à la vieille répulsion homophobe « il n’y en a pas chez nous » et étouffent ainsi les LGBTQI de « chez eux ».
Car aujourd’hui les réalités LGBTQI se nomment, se donnent à voir dans leur diversité, se revendiquent, crient leurs colères comme leurs souffrances, on les traque, on les torture, on les tue mais on ne les tait plus! Et le traitement des LGBTQI est un enjeu politique, social, culturel mondial, un marqueur de l’état civilisationnel des régimes!
De surcroît au plan individuel elle s’est installée au cœur de la construction de soi de tout un chacune : toute personne, jeune ou pas, qu’effleure la prescience qu’il peut y avoir de ça dans ses interrogations ou aspirations, peut puiser dans ce vocabulaire de conduites, de représentations, de pratiques et sa diversité pour y tester sa part (ou non) d’identité, une part de son identité car nous ne sommes pas que lesbienne, gay, bi trans etc…
Ainsi en ce jour de mon quinzième anniversaire et du vote de l’ignominieux amendement Mirguet, milieu du XX° siècle, il n’y avait pas de mot pour dire ce qui ne se disait pas mais se faisait, ado dans l’ombre des dortoirs, des tentes, des fourrés, des granges et autres endroits à l’abri des mots des adultes, et qui entre adultes se pratiquait dans certaines boites qui flambaient tous les cinq ou dix ans malgré une surveillance policière assidue voire tâtillonne, sur des places à la nuit tombée en s’égaillant dès que la maréchaussée se pointait, et pour les hommes aux alentours des pissottières qui affolaient tant le saint souci d’hygiène public de monsieur l’honorable sénateur Mirguet.
Jusqu’à ce qu’au milieu de ma vingtaine je me dise, poussé par l’ordre de choses et les pressions des regards, qu’après tout il fallait renoncer à une adolescence qui s’attardait, et me jeter dans le grand bain du rapport avec les femmes.
Normalement ça aurait dû fonctionner, non ?
Les quelques expériences furent instructives.
Radicalement instructives, pour ma part assez cuisantes.
Bref.
Alors il fallut « mettre le mot sur la chose ».
Les mots on commençait à les entendre.
Mai 68 venait de passer par là.
Nous passions de la catégorie « fléau social » dont chaque membre était livré à son hasardeux destin, à celle de « groupe social » qui allait nous en forger un, revendiqué.
Avec d’autres je devins alors homosexuel.
Texte de Jacques Fortin n°2, Juin 2024