Années 50 : 1955 – 1959

Milieu des années 1950 : parution du N° 30 du Crapouillot dirigé par Jean Galtier-Boissière sur Les homosexuels avec en couverture une photo de Brassaïbal chez Corydon“, Lucien Farnoux-Reynaud signe un Essai sur l’histoire de l’homosexualité (de Platon au duc de Joyeuse), Canler des Etudes de mœurs spéciales : les jésus et les chanteurs (intimidation, relance chantage), un texte d’Ambroise Tardieu de 1873 sur Troppmann pédéraste assassin, Flévy d’Urville sur Franc-maçonnerie pédérastique, Pierre Delcourt sur Maisons spéciales, Carlier sur La prostitution masculine, (classification des prostitués, le drame des antiphysiques, correspondance compromettante, les deux bandes rivales, les renifleurs, les bonnes manières, les “jésus”, les insoumis ou petits jésus, les entretenus, fête secrète), Virmaitre sur les Tapettes célèbres, G. Macé, ancien chef de la Sureté parisienne, sur Sodomites en prison,(une bande d’antiphysiques, un curieux bijou, les hommes-modistes, les bains de vapeur, tasses et théières, le grand frisé se défend, la mort d’une tante), le médecin major Tranchant et le lieutenant Desvignes sur Les mœurs dans un pénitencier militaire, le Dr Louis Rousseau sur Les mœurs des bagnards (ile de Ré, Guyane, Trinidad, St Laurent du Maroni), le DR H.L.P. sur L’homosexualité au microscope (de Castor et Pollux à Barbette),  Michel Perrin sur Six portraits d’hommes à hommes, (le glorieux, le honteux, le mystique, le scientifique, l’effeminé, le persécuté), Jean-Louis Bory sur le couple Vautrin-Rubempré (l’homosexualité dans la comédie humaine), P. Labracherie sur Verlaine et Rimbaud (les amours de la rue Campe, départ de Rimbe, l’époux infernal, messieurs les poètes maudits, en wagon ! La fée Carotte, Duo Suturnien, Je reviens chez ma mère, oublions le passé, reviens ! le drame passionnel, la fin de l’aventure), Charles-Louis Philippe sur les Messes noires (de Charles d’Adelsward), Robert Poulet sur L’homosexualité dans les lettres contemporaines (Oscar Wilde, Marcel Proust, Jean Lorrain, Pierre Loti, Gide, Abel Hermant, Julien Green; Henri de Montherlant, Jean Cocteau, Roger Peyrefitte et Alfred Jarry ?), Roger Peyrefitte un chapitre inédit de Fin des Ambassades, Marcel Jouhandeau sur De l’anomalie à l’ordination, et Pierre Dominique sur Les homosexuels sont partout ! ; les illustrations sont de Marcel Vertès (dessins de 1923), Jean Villemot, Edouard Bernard, Radiguet, Lucien Métivet, Florane, Roubille, Hermann Paul, Bécan, Paul Iribe, Bernard Naudin (pour Biribi dans l’Assiette au beurre), Vadasz, Kupka , Félix Valloton, J. Matet , Jean Boullet, Maurice Van Moppès, Grosz, Serge, Jean Oberlé et des photos de Magnus Hirschfeld

1955 : depuis la guerre, Daniel Guérin n’a pas arrêté de militer pour de très nombreuses causes. A partir de 1955, il écrira beaucoup sur la sexualité (Kinsey et la Sexualité 1955, Shakespeare et Gide en correctionnelle ? 1959, Eux et lui 1962, Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey 1963, D’une dissidence sexuelle au Socialisme 1972, le Feu et le sang, et, Son Testament 1979, Homosexualité et Révolution 1983). Il salue le rapport Kinsey comme « un message de délivrance qui nous incite involontairement à poursuivre conjointement la révolution sociale et la révolution sexuelle ». Arcadie loue son courage dans un article.

Il a rejoint Arcadie dans les années 1950, il devient le seul intellectuel de gauche à faire partie du mouvement. La revue publiera la lettre de protestation adressée à France-Observateur – et caviardée – à la suite de leur critique du rapport Wolfenden qui recommandera en 1957 la dépénalisation de l’homosexualité en Grande Bretagne. Elle publiera d’autres articles de lui.

André Gaillard, proche d’André Baudry, admirera un texte biographique de Daniel Guérin « Chaque ligne de ces aveux brûlants de larmes, de sperme ou de sang, je l’éprouve, mon ami, comme une libération et une souffrance offerte à la vérité » ou encore  « Il y a longtemps que je connaissais la chaleur de votre socialisme, mais pouvais-je me douter que vous étiez à ce point mon frère en exaltation, en sursaut, en révolte »

A la Ciotat, Daniel Guérin – grâce à des revenus d’actions Air Liquide Canada provenant de son père – crée un lieu d’accueil pour écrivains et artistes (une petite villa Médicis) qui durera quelques années, Rustique olivette, où viendront résider à titre gracieux (en grande partie autogérée, petit déjeuner gratuit et une cuisinière Mme Reita préparant l’un des repas de la journée) : des écrivains comme André Schwarz-Bart (peu de temps avant son prix Goncourt 1959 pour le Dernier des Justes, grande fresque concernant les juifs, deux ans avant son mariage avec l’antillaise Simone Brumant, de 10 ans sa cadette, qui écrira elle aussi une grande fresque, mais à propos des noirs Pluie et vent sur Télumée Miracle), Francis Chaissac (écrivain talentueux, soutenu par J.P. Sartre, qui se disputait volontiers avec André Schwarz-Bart) ou Raphaël Pividal (écrivain et philosophe), des comédiens Pierre Debauche, futur directeur du Théâtre des Amandiers, et son épouse Michelle, des chercheurs comme Anahid Ter Minassian (professeur au Lycée Fénelon puis à la Sorbonne en histoire de la Russie) et Claudine Herzlich (qui écrivait sa thèse sur les représentations de la maladie, et deviendra directrice du CERMES, le centre d’études et de recherche sur la maladie et la santé), des peintres et dessinateurs, le sculpteur Jan, hollandais, il reçoit aussi Michel Crozier (1922-2013) de retour d’enquêtes aux USA, qu’il aide à naître à sa vocation de sociologue; l’écrivain Paul Celan y séjourne en octobre 1954 ; le peintre Bryon Gysin y réalise une toile en 1958 ; l’écrivain Neil J. Smelser qui séjourne au printemps 1957 rend un hommage appuyé à son séjour dans ce lieu ; dans son autobiographie, Chester Himes sera reconnaissant à Daniel Guérin, « rich leftist authority », pour son séjour, Michel Fabre évoquera le séjour de Lesley et Chester Himes en 1966 ; Simone Schwarz-Bart parlera du passage à Rustique Olivette du fils de musicien de jazz Cab Caloe

1955 : parution de Lolita de Vladimir Nabokov (1899-1977), refusé par les éditeurs américains, à cause d’une relation pédophile entre un homme de 40 ans et une fillette de 12 ans, transfigurée par la plume féérique de l’auteur ; Graham Greene écrit dans la Sunday Times que c’est l’un des 3 meilleurs romans de l’année, il paraîtra aux USA en 1958 où il sera en une semaine en tête des meilleures ventes

 1955 : Arcadie se réunit chaque semaine dans un nouveau local (brasserie Zimmer place du Chatelet, galerie d’art, restaurant bd Montmartre ; en 15 ans plus de 200 personnes publieront des articles dans la revue, parmi les plus prolifiques : Michel Duchein (Marc Daniel), fils de chirurgien ex-maire de Sedan, il fait sa carrière aux Archives nationales, il a écrit un article sur Edouard II d’Angleterre dans Futur et rencontré Baudry en janvier 1953, Paul Hillairet (Serge Talbot) enseigne la philosophie dans un lycée de banlieue, il traite de sexologie, biologie et médecine, timide et handicapé par les séquelles d’une tuberculose, André Gaillard (Pierre Nédra) professeur d’histoire à l’étranger puis au lycée Voltaire, personnalité explosive mariée à Albine une professeur de piano excentrique, à partir de 1958 André Lafond (André-Claude Desmon) fait partie de premier cercle, agrégé de philosophie, il écrit sur des sujets de philosophie, Alain Chatelain (Alain) a connu Baudry par Der Kreis, il travaille dans l’édition, il vit avec un ouvrier martiniquais travaillant dans l’automobile,, lecteur acharné il rédige des comptes-rendus de livres, Eugène Dior timide magistrat parisien qui a joué un rôle dans l’épuration du système judiciaire à la Libération, marié, père de 3 enfants, René Dulsoux (Sinclair) employé au contentieux d’une banque, plein d’ironie, principal critique de cinéma, se heurte au refus des autorités de le laisser adopté son amant noir, René-Louis Dubly (Robert Amar), fervent catholique, auteur prolifique, vieille France, écrit des articles historiques, religieux et sur les problèmes des homosexuels mariés, Jacques Caramella (Jacques Remo) normalien fournit des articles sur des sujets littéraires, René Larose (René Soral), chef du personnel, écrit sur des écrivains homosexuels célèbres, Lucien Farre médecin, traite de sujets médicaux, Henri Rupin (Mézieres ou Claude Nérisse) magistrat à Marseille, propose une série d’articles sur le droit et les discriminations dont sont victimes les homosexuels, Yves Cerny fonctionnaire à la Défense nationale publie des nouvelles légèrement érotiques, Raymond Leduc fonctionnaire dans la préfectorale fait des comptes rendus littéraires, Raymond Normand travaille dans une agence de voyages, Robert Dol fait du commerce de livres anciens, André Lavaucourt, dentiste, Henri Studa, ingénieur, seule femme Simone Menez (Simone Marigny), architecte, proche de la SFIO (elle aurait connu une autre lesbienne Brigitte Friang dans la Résistance), divorcée, elle vit avec Claude Brunegarde qui écrit parfois dans Arcadie, elles sont aussi romancières ; il y a aussi Yvon Chabillac (Jean d’Asques) représentant de commerce à Bordeaux, Henri Pérol (Boris Arnold) fonctionnaire de préfecture puis libraire à Lyon (il publiera en 1956 un roman autobiographique sur ses frasques sexuelles avec les Allemands pendant l’occupation), Philippe Leider, Jean Rittié (catholique dévot, délégué d’Arcadie en Lorraine), Aimé Spitz – ancien déporté au Struthof – est délégué en Alsace ; « Ils forment une confrérie respectable qui dicte ses lois dans tous les mondes, une franc-maçonnerie » (Combat, André Berry), « De jour en jour, Paris se dévirilise… ils ont tout envahi » (Le mal du siècle, Pierre Servez) ; une photo montre Roger Peyrefitte et André Baudry attablés dans les locaux d’Arcadie (au 19 rue Béranger)

1955 : c’est encore le temps du silence assourdissant, l’enfant et l’adolescent n’entend jamais parler de l’homosexualité, un rédacteur d’Arcadie écrit dans son 4ème n°« un jeune homosexuel doit tout découvrir comme s’il naissait le premier de son espèce dans un monde neuf », André du Dognon écrit « N’osant espérer qu’il existait un autre moi-même, je me cherchais au lieu de vivre et ne me retrouvais pas dans les personnages masculins des romans que je lisais », un collaborateur d’Arcadie découvre un n° d’Inversions de nov. 1924, il se demande « Que sont devenus nos précurseurs, quels furent nos aïeux en lecture, quels émois et quels espoirs ressentirent-ils ce jour-là ? »

1955 : l’ICSE tient son 3ème congrès à Paris, activement soutenu par Arcadie, mais au dernier moment Arcadie lui retire son soutien, Baudry qui se veut le seul représentant de l’homosexualité française, s’est opposé aux tentatives de l’ICSE d’inviter une autre organisation Le Verseau

1955 : à Marseille, le petit Jean-Claude Gaudin, 16 ans, mazarguais passe tous ses étés au cabanon de Sormiou, dans les Calanques ; à l’école, il ne joue jamais aux mêmes jeux que les autres, la pêche aux totènes (les calamars), ni le ballon ne l’intéressent

1955 : Gérald Hervé, futur collaborateur d’Arcadie, se fait radier de la marine à Saïgon parce qu’il achète dans une librairie Le chemin des hommes seuls, de Pierre Nédra

1955 : aux USA, création de Daughters of Bilitis à San Francisco, par la romancière Marion Zimmer Bradley

1955 : aux USA, sortie du film de Billy Wilder Sept ans de réflexion où la robe de Marilyn Monroe se soulève, aux côtés de Tom Ewell

1955 : aux USA, le sexologue néo-zélandais John Money définit le genre comme la conduite sexuelle qu’on choisira d’habiter, il est spécialiste de l’hermaphrodisme à l’université John Hopkins, il publiera des articles John-Joan, puis le livre Man & Woman, Boy & Girl (1972), fort de la « fabrication » d’une fille à partir d’un garçon ; le jeune garçon, Brenda, dont le sexe a été brûlé suite à un phimosis, a été « équipé » d’un corps de fille, mais n’assumant pas cet état, il se suicidera en 2002, et son frère jumeau David se suicidera en 2004 ; le Pr Milton Diamond de l‘université d’Hawaï dénoncera la falsification en 1997, mais Money parlera de complot

Janvier 1955 : dans la revue Arcadie, Baudry écrit : “Si révisions de lois et d’ordonnances sont souhaitables…c’est notre probité, notre sagesse, notre dignité qui peuvent laisser espérer des modifications. C’est aussi pourquoi nous ne nous sommes pas permis d’attaquer les corps constitués, ou les Eglises. L’homophilie est une forme de vie qui doit s’intégrer dans la vie en général.”

9 février 1955 : en RFA, mort de Hans Blüher (1888-1955), amoureux de ses petits camarades de collège en Silésie, il fonda les Vandervogel pour parcourir le monde sac à dos, en 1905 son mouvement a compté 25 000 membres, avec le soutien du pédéraste Wilhelm Jansen (1866 1943), pour lui le lien érotique entre l’homme et l’adolescent ciment la confrérie élitaire et pédagogique ; mais lorsqu’à éclaté l’affaire Eulenberg-Moltke-Harden, l’opinion publique allemande saisie d’un délire homophobe, et le mouvement a éclaté entre l’Altwandervogel qui s’est défendu d’être pédéraste et le Jungwandervogel qui s’est regroupé en 1910 autour de Wilhelm Jansen et Hans Blüher ; les ouvrages de Blüher, dont l’Erotisme de la société mâle montre que le mouvement est fondé sur la pédérastie, ses livres sont interdits mais la République de Weimar a toléré le Jungwandervogel lorsque Blüher a accepté de transformer le mouvement en groupe paramilitaire, ses livres ont été brûlés par les nazis mais Blüher a été épargné (peut-être pour son approbation de l’antisémitisme)

Mars 1955 : André Baudry est convoqué à la brigade mondaine pour s’expliquer sur la nature de son organisation, et reçoit en août une sommation à comparaître, Arcadie étant poursuivi pour “outrage aux bonnes mœurs, “comme entièrement consacrée à l’homosexualité masculine, généralement décrite sous le néologisme d’homophilie”, 9 articles parus dans 7 n° de janvier 1954 à avril 1955 sont visés par la censure tous signés sous pseudonyme, accusés de “descriptions choquantes”, la nouvelle de Roger Véronaise, alias Eric Jourdan (proche de Julien Green), “Un 3è but” est ciblée (“nudité d’adolescents réunis sous les douches” ou “un jeune homme dépose un baiser entre les cuisses, qu’il écarte, de l’un de ses partenaires”), ainsi que d’autres concernant des “émois homosexuels” d’adolescents, une colonie de vacances aux descriptions “constamment suggestives” ou l’homosexualité chez les singes, lors du procès le 3 mars 1956, avec l’avocat Paul Baudet, il défendra : la liberté de la presse, l’absence de distinction dans la loi entre homosexualité et hétérosexualité, le fait que l’homosexualité n’est pas contre nature, pousser les homosexuels à se cacher les pousserait entre les mains de maître chanteurs, les articles d’Arcadie ont une qualité littéraire et une morale élevée, Arcadie n’attaque pas la famille, accuser Arcadie de prosélytisme est absurde, Arcadie n’a rien d’une franc-maçonnerie, la revue n’accorde pas plus d’attention à l’amour adolescent qu’à d’autres formes d’amour homosexuel, la littérature avait parlé auparavant d’amour homosexuel, le problème des adolescents se pose aussi aux hétérosexuels, le traitement de l’homosexualité dans Arcadie ne se limite jamais à l’érotisme ; le tribunal retient le “danger pour la jeunesse”, le “prosélytisme”, les “inclinations répréhensibles”, Baudry sera condamné à 40 000 f d’amende et les exemplaires des n° confisqués sont mis au pilon, Baudry niera toujours avoir été condamné de peur d’effaroucher les futurs abonnés ; Welti estimera que Baudry qui continue à enseigner est “possédé par le sens de sa mission”, en février 1955 – critiquant sans la nommer la revue Der Kreis – Baudry écrivait “Le XXème siècle est-il celui des catacombes ? Devons-nous nous cacher ? Nous considérer comme honteux ? L’homophilie n’est pas une conversation de salon”, à la fin de 1955 il sera davantage enclin au compromis pour assurer l’avenir de la revue

Mars 1955 : François Mauriac accueille sans plaisir la candidature de Jean Cocteau à l’Académie française, et dit à Dominique Fernandez juste avant le vote que l’auteur des Enfants terribles n’y serait « jamais élu en raison de ses mœurs » ; il est élu le 3 mars et reçu le 25 octobre 1955 à l’Académie par André Maurois, Mauriac s’abstient d’y assister ; l’espagnol Juan Goytisolo accompagne Jean Genet à la réception, Goytisolo déclarera : « C’est la 1ère et dernière manifestation mondaine à laquelle je le verrai prendre part… Ce qu’il verra et entendra là alimente le mépris : sentiment de dégoût, envie de vomir »

Mai 1955 : Suzy Solidor, célèbre chanteuse lesbienne, se produit lors d’un gala d’Arcadie à l’hôtel d’Orsay

Mai 1955 : André Baudry dans une circulaire aux Arcadiens, écrit : “Je dirai un jour très haut la somme de VOS efforts, de VOS mérites, de VOS souffrances, de VOS lumières… je dirai un jour, proche je l’espère… ce qu’il y a en cette pensée et en cette chair de milliers d’homophiles.” ; pour autant dans ses textes, il stigmatise souvent l’efféminement, la promiscuité sexuelle, la prostitution et l’exhibitionnisme, le pan-sexualisme obsessionnel et envahissant, la vie homosexuelle de Saint-Germain des Près et les célèbres bals travestis de Magic City, pendant l’entre-deux guerres, “on pense trop aux corps, c’est le drame terrible et épouvantable du milieu homophile”

Juillet 1955 : Gérald Hervé, 25 ans, officier naval, attiré dans un guet-apens, pendant la guerre d’Indochine, est traîné devant ses supérieurs, fouillé (on découvre chez lui des livres de Proust, Gide, et le Rapport Kinsey, et mis à pied, après 9 mois de service militaire, il relèvera dans un livre le cas d’autres marins victimes des mêmes sanctions qui ont choisi de se taire. En décembre 1954, un député gaulliste interpelle le ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, dans le cadre de “l’Affaire des fuites” sur la “gangrène” de personnes aux “habitudes particulières” en position d’autorité et sur la nécessité “d’un nettoyage dans les hautes sphères administratives”

30 septembre 1955 : aux USA, mort de l’acteur James Dean (1931-1955) dans un accident de voiture sur la route 466 en direction de Salinas (à 180 km/h en Porsche 550 Spyder, à 17h45), la disparition du boy le plus désiré du monde provoque une large onde de choc ; le pasteur De Weerd qui a été l’amant et l’un des protecteurs de James Dean arrive en avion privé pour bénir le corps ; lors de sa convocation au service militaire, il a déclaré d’emblée : “vous ne pouvez m’enrôler car je suis homosexuel” ; désirant plus que tout devenir acteur, il s’est inscrit au cours de théâtre tout en commençant ses études de droit à l’université de Los Angeles pour faire plaisir à son père, il a joué dans Macbeth, tourné des films publicitaires et s’est installé en ménage avec Bill Bast, étudiant de son âge ; il est devenu le cavalier de Clifton Webb qui l’a introduit dans le cercle des homosexuels d’Hollywood, et s’est fait, dira-t-il, “tailler des pipes par des producteurs et par les cinq plus grands acteurs d’Hollywood”, en pleine période du MacCarthysme…, puis il s’est lié à Joan Davis, en 1949 il a été soutenu à Los Angeles a vécu avec Rogers Brackett, plus âgé que lui, responsable radio-télévision dans une agence de publicité, qui l’a ouvert aux chefs-d’œuvre de la littérature française et lui a fait rencontrer photographes, metteurs en scène et acteurs ; à Indianapolis, James Dean a rencontré le pasteur De Weerd qui lui a donné les moyens financiers pour démarrer, puis Brackett l’a installé à New-York en 1952 où il a eu une vie sexuelle débridée (ainsi dans les bar sadomasochiste, on l’appelle le cendrier car il se faisait écraser des mégots sur le torse), Bill Blast en venu le rejoindre ;  puis à 21 ans, il a rejoint Broadway, suivi des cours à l‘Actors Studio où il a rencontré Marlon Brando et Montgomery Clift, puis ; en 1953 il a rencontré Jonathan Gilmore, 19 ans, qui sera la passion de sa vie ; en 1954 il a joué un jeune serviteur homosexuel dans L’Immoraliste de Gide, pour se faire, enfin, remarquer par Elia Kazan avec lequel il a tourné A l’est d’Eden ; on lui impose une fiancée Anna Maria Pier Angeli, et les média lui prêtent des rencontres amoureuses (avec Ursula Andress, Barbara Hutton, Marilyn Morrisson, Lori Nelson), il est séduit par Jack Simmons, fréquente Anthony Perkins (on parle aussi de Nick Adams, George Nader,  Rock Hudson), il est ivre de plaisir et de célébrité ; il tourne Géant avec George Stevens, mais cela se passe très mal tant il est indiscipliné ; il racontera ses coucheries de La Fureur de vivre avec Nicholas Ray, Natalie Wood présentée à son tour comme sa fiancée, et Denis Hopper, à Hollywood (que Kenneth Anger se fera un plaisir de rapporter) ; il était la terreur des bien-pensants et des  dévots de toutes sortes ;  après sa mort, le 27 octobre 1955 La Fureur de vivre sortira sur les écrans dans un contexte de folie, le film est post-synchronisé pour les dialogues manquants par Nick Adams l’un de ses boyfriends ; des boites gay organisent des projections spéciales avec masturbation collective en hommage à Jimmy

7 octobre 1955 : aux USA, Allen Ginsberg donne lecture de son poème Howl à la Six Gallery, un ancien atelier de carrosserie de San Francisco qui va bientôt devenir le lieu de rendez-vous de la Beat Generation, Jack Kerouac dont il a été longtemps amoureux est présent, l’auditoire est bouleversé

27 octobre 1955 : aux USA, sortie du film La Fureur de vivre (Rebel without a cause) de Nicholas Ray, avec James Dean ;   au lycée, alors qu’il tente de faire face à Buzz, il devient ami avec un garçon de 15 ans, John, surnommé Platon, qui était également au poste de police la nuit de la scène d’ouverture. Après une visite au Planétarium où les jeunes gens assistent à un discours sur la fin de l’univers, Buzz défie Jim dans un combat au couteau dans lequel ils sont blessés tous les deux, Jim obtient cependant la considération de Buzz, qui lui propose alors de se mesurer à lui dans une course de voiture, course dans laquelle il perdra malheureusement la vie

1er décembre 1955 : aux USA, à Montgomery, Alabama, Rosa Park une couturière afro-américaine assise aux premiers rangs d’un bus refuse de se lever pour céder la place à un Blanc, celle-ci est arrêtée et condamnée, déclenchant un boycott de 381 jours des transports publics pazr la communauté noire de la ville, se sera pour Martin Luther King « l’événement déclencheur «  du mouvement des droits civiques ; Rosa Park est depuis 1943 militante à la NAACP (national association for advancement of colored people)

 

1956 : lancement de Gioventù, revue littéraire éphémère, par Jean-Jacques Thierry, pour défendre « l’uranisme cher à Gide » plutôt que les écrits « brutaux » de Genet, elle se veut moins « corporatiste et populaire » que Arcadie, c’est l’échec après le 2ème numéro.

1956 : Daniel Guérin signe un article dans France Observateur de synthèse et de popularisation des idées du sexologue américains Alfred Kinsey, des lecteurs scandalisés écrivent pour se plaindre du caractère amoral de la déculpabilisation de l’homosexualité comme fait social, ils stigmatisent sa profession de foi gauchiste et l’abolition de toute morale, Guérin reçoit une correspondance haineuse du fait de ses propos sur l’homosexualité et la sexualité pré-pubère ; il adhère à Arcadie, mais il sera vite déçu et 3 ans plus tard il écrira Shakespeare et Gide en correctionnelle ?

1956 : le Compte général de l’administration de la Justice criminelle (analysé par Daniel Guérin) retient que dans les années 1953-1955 sur 836 homosexuels poursuivis, 511 étaient des hommes du peuple ou des manuels, soit un peu plus de 61% (les ouvriers représentent 42%), ils se répartissent ainsi 4,1% de moins de 20 ans, 27,6% de 20 à 30 ans, 27,6% de 30-40 ans, 33,4% de 40-60 ans et 7,2% de plus de 60 ans, et 40% des prévenus sont des hommes mariés ou qui l’ont été

1956 : dans la revue Quatrième Internationale Michel Raptis (dont le pseudo militant est Pablo) critique vivement Daniel Guérin et son ouvrage Kinsey et la Sexualité ; Daniel Guérin lui répond en se plaignant du manque d’ouverture d’esprit du mouvement trotskyste qui lui avait reproché de se détourner des objectifs principaux de la lutte (le primat économique et l’attention à la lutte des classes) : « Non, je ne crois pas qu’il faille remettre au lendemain de la Révolution sociale la lutte contre les préjugés puritains. L’auteur d’au Service des colonisés (puisque vous m’appelez ainsi) croit avoir été logique avec lui-même en faisant suivre cet ouvrage d’un Kinsey et la sexualité… Le voici maintenant, non seulement honni et bâillonné par l’adversaire de classe (ce dont il avait l’habitude) mais éprouvé par quelques uns de ses compagnons de lutte. En publiant ce livre, il savait à quoi il s’exposait, et s’il n’avait pu prévoir toute l’animosité de votre riposte, il en avait, hélas, anticipé l’étroit rigorisme »

1956 : parution de Des enfants malgré nous de Jacques Derogy, plaidoyer en faveur de la contraception qui vaut à son auteur l’exclusion du parti communiste ; Jeannette Thorez-Vermeersch est farouchement opposée à la contraception : “Les femmes du peuple ne doivent pas avoir les vices des femmes de la bourgeoisie”, pourtant le PCF est favorable à l’avortement

1956 : Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, Catherine Valabrègue et Evelyne Sullerot fondent Maternité heureuse, l’association deviendra en 1960 le Mouvement français du Planning familial, qui s’engagera sans relâche pour la légalisation de la contraception puis de l’avortement

1956 : au Maroc, année de la fin du Protectorat français, dans sa clinique du Parc de Casablanca, le Dr Burou s’engage sur la voie toute nouvelle de l’opération sur un jeune homme, du “doigt de gant”, qui consiste à retourner la peau du pénis pour construire les parois d’un néo-vagin, il recommence l’opération 3 mois plus tard ; un article du journal Point de vue du 22 novembre 1957 mentionnera le cas de Jeannette Rousselot, connue auparavant sous le nom de Jean, charpentier sur l’ile de Ré, ancien fusiller-marin, son nouveau sexe étant reconnu par les autorités consulaires ; pourtant les opérations de réassignation sexuelles sont prohibées en France (art. 309 du code Pénal parlant de coup et violence volontaire, et art. 316 de castration) – et le conseil de l’Ordre des médecins condamnera ces pratiques qualifiées de “castrations volontaires” – et en 1963 l’art. 412 du code pénal du Maroc punira la castration de réclusion à perpétuité ; le Dr Burou pratiquera un millier d’opérations Coccinelle sera opérée quelques mois après Jeannette Rousselot, vantant les mérites du Pr Burou – elle entamera en 1959 des démarches pour changer d’état-civil et se mariera le 16 mars 1962 en mairie du 18ème arr. de Paris -, les membres du Carrousel et Mme Arthur se feront opérer et de nombreuses femmes (chanteuses, danseuses de cabaret, personnes du spectacle) se prostitueront dans le quartier de Pigalle (les Amies de la place Blanche) pour se payer l’opération ; les patientes viendront aussi d’Espagne, d’Italie, de Grèce, du Maghreb et surtout des USA (à 50%)

1956 : aux USA, parution de La Chambre de Giovanni de James Baldwin (1924-1987) ; lorsque John Irving adolescent lit le livre, il sait que Baldwin est noir mais pas qu’il est homosexuel, il s’attend à un livre militant de plus sur les droits civiques, il dira « C’est la première histoire d’amour homosexuel que j’aie jamais lue. J’ai été choqué mais ce fut un choc merveilleux ! » ; en 1948, Baldwin écœuré par les préjugés contre les noirs et les homosexuels, a quitté les États-Unis pour la France où il passera le reste de son existence, et finira sa vie à Saint-Paul de Vence

1956 : aux USA, sortie du film Thé et Sympathie (Tea and Sympathy) de Vincente Minnelli, Tom Lee, un étudiant de 17 ans, est plus attiré par la littérature et les arts que par les sports, trop violents à son goût, pratiqués dans son internat, à part l’amitié sans préjugés que lui témoigne son seul camarade Al, Tom se trouve marginalisé par les autres garçons du pensionnat qui l’ont cruellement surnommé « sœurette »

1956 : sur l’Irak, parution de New Babylon. A portrait of Irak (Nouvelles Babylone. Un Portrait de l’Irak) dont le coauteur est John Haylock (1918-2009), homosexuel britannique, qui préfère l’ouverture d’esprit de Bagdad à l’intolérance londonienne

1956 : en Italie, parution des Lunettes d’or de Giorgio Bassani (1916-2000), l’histoire d’un médecin homosexuel, Athos Fadigati, exclu de la bonne société ferraraise en raison de ses mœurs, le narrateur, un jeune homme juif se demande « Que devais-je faire ? Accepter d’être ce que je suis ou me forcer à être ce que les autres voulaient que je sois ? » ; Giorgio Bassani, juif de Ferrare, a connu à 22 ans les lois raciales édictées par Mussolini en 1938, l’interdiction d’accès à l’université et l’exclusion de fait du cercle de tennis Marfisa d’Este : Philippe Noiret et Ruppert Everet joueront dans le film réalisé en 1987 par Giuliano Montaldo

1956 : en Argentine, sortie du film Le Protégé (El protegido) de Leopoldo Torre Nilsson subitement, le producteur est assassiné, les soupçons se portent sur son protégé

17 mars 1956 : neuf articles parus dans la revue Arcadie de janvier 1954 et avril 1955 sont jugés “dangereux pour les lecteurs en général et la jeunesse en particulier” par la 17ème chambre du Tribunal de Première Instance du département de la Seine, avec confiscation des épreuves saisies et amende de 40 000 francs pour Baudry, mais la revue n’est pas interdite… (ce sera une explication de son obsession de la respectabilité)

Avril 1956 : un dernier n° Futur reparaît, puis disparition de la revue, Thibault est inculpé pour outrages aux bonnes mœurs, les éditeurs seront condamnés pour outrage aux bonnes mœurs, Jean Thibault s’enfuit à l’étranger, au total 19 n° de Futur sont parus

Juin 1956 : Baudry dans une circulaire conseille aux Arcadiens de prendre garde pendant leurs vacances : “Arcadiens nous avons des devoirs, et peut-être faut-il crier à certains : vacances = détente ? Oui mais attention à votre tenue, attention à votre allure. Il ne s’agit pas de conformisme bourgeois, de je ne sais quelle vieille contrainte. Mais bien du respect de soi et des autres et surtout d’une terrible responsabilité à l’égard de tous les homophiles… Si vous avez besoin d’une tenue excentrique et de démonstrations déplacées… je vous plains, et les autres ont le droit de vous demander des comptes.”

14 août 1956 : mort de l’homme de théâtre Bertolt Brecht (1898-1956), adolescent il écrivait sa bisexualité dans des poèmes et des pièces de théâtre, mobilisé en 1918 comme infirmier, étudiant il séduisait filles et garçons par ses poèmes érotiques, il écrivait des poèmes d’amour à Rudolf Ludwig Caspar Neher, dit Cas, son aîné d’un an, et fréquentait amoureusement Hans Otto Mullerseirt et Georg Planzelt dit Orge,  qui collaboraient à ses pièces de théâtre ; en 1926 dans la seconde version de Homme pour homme l’homosexualité a été presque effacée, il a abandonné le nihilisme et l’anarchisme pour le communisme ; en 1933 ses écrits ont fait parti de l’autodafé imposé par les nazis, et s’est installé après guerre à Berlin Est optant pour le réalisme épique

30 septembre 1956 : parution du n°1 de Gioventu, revue littéraire mensuelle, d’inspiration gidienne, Jean-Louis Bory en est l’un des rédacteurs

22 décembre 1956 : André Baudry organise une projection, dans une salle louée au musée de l’Homme, du film interdit de Jean Genet, Chant d’amour, accompagné de 2 films du cinéaste américain Kenneth Anger (selon Baudry l’employé du Musée qui a loué la salle a été licencié par la suite)

 

1957 : Jean Genet écrit le Funambule (pour Abdallah Bentaga, entre poésie lyrique sur l’ascétisme, manuel stoïque sur la mort, célébration des arts du cirque et lettre ouverte d’un amoureux) et des pièces de théâtre : les Paravents (quatre ans après la fin de la guerre d’Algérie) ; après 1968, il partira aux USA défendre les Black Panthers, puis les palestiniens lors de Sabra et Chatila

1957 : écrivain et photographe, François-Marie Banier publie un portrait de Liliane Bettencourt, patronne de LOréal, dans la revue Egoïste, consacré à l’argent, il a 40 ans, elle en a 65, à partir de là une longue relation se tissera entre eux (jusqu’aux soupçons qui s’étaleront au grand jour en 2010) ; avec son 1er roman à l’âge de 17 ans, et ses 3 autres livres jusqu’à l’âge de 25 ans, Banier est séduisant, Mauriac l’a encouragé, Aragon l’a adoubé : “C’est l’être le plus fou qu’on puisse rencontrer” et la mécène Marie-Laure de Noailles le trouve “ravissant surdoué à la voix de Cocteau, l’allure de Rimbaud et la chevelure de Saint-Saëns.” ; pour sa part Pierre Bergé sera cruel en 2004 : “La qualité principale de ce pseudo-écrivain mais vrai arriviste” n’est que “de séduire des vieux”

1957 : en Italie, conférence de Cosio d’Arroscia qui fonde l’Internationale Situationniste, elle prône la construction de « situations », d’ambiances momentanées de la vie et de « leur transformation en qualité passionnelle supérieure », révolution permanente de la vie quotidienne pour sortir de toute aliénation à travers les rouages de la société mécaniste et industrielle ; Guy Debord en est le représentant en France

1957 : en Grande Bretagne, le gouvernement a préparé le débat à la chambre des Communes par le Rapport Wolfenden,  (Sir John Wolfenden est vice-chancelier de l’Université de Reading, son comité est composé de 15 membres), celui-ci souligne le caractère très répandu de l’homosexualité dans la société et stipule qu’elle doit être traitée comme un fait social et statistique, et non comme une perversion morale ou une maladie psychologique ou physiologique ; il a constaté une augmentation importante du nombre de délits homosexuels de 1931 à 1955, passés de 622 à 6 644, et le nombre de poursuites judiciaires passées de 390 à 2 504, considérant que ces chiffres sont pour une large part dus au perfectionnement des méthodes de la police

1957 : aux USA, mort de Joseph McCarthy (1908-1957), le sénateur qui a donné son nom au maccarthysme, pourfendeur des causes antiségrégationnistes et nazis dénonçant l’ « art dégénéré » ou  « enjuivé» qui voyait le péril rouge partout, ajoutant aux accusations de « communiste » la dénonciation d’une homosexualité supposée ; on apprendra que deux de ses proches collaborateurs, dont l’avocat Roy Cohn – qui allait mourir du sida en 1986 – étaient homosexuels

1957 : en Belgique, parution du petit livre d’une soixantaine de pages « Qui nous dira la vérité ? » écrit par un père jésuite, Clément Pereira, largement diffusé dans les collèges de jésuites français (et au-delà), ensemble de conseils (sur toi et… ta mère, ton père, ton corps, les jeunes filles) suivis des prières ad hoc ; l’objectif est de dédramatiser à toute force la sexualité, de la réduire à une dimension mécanique si possible, et de la dépasser, du type : « Ces organes, constitués d’un muscle creux, se gonflent arfois, se remplissent de sang, se durcissent. C’est une chose qui arrive tout naturellement chez tous les garçons, même quand ils n’ont rien fait pour provoquer ce changement ; cela leur arrive, par exemple, au moment d’une émotion forte, ou durant certains exercices de gymnastique, ou quand ils rennent des soins d’hygiène, etc. Ne t’inquiète pas, laisse passer ce phénomène en évitant de te toucher inutilement et en changeant le cours de tes pensées ; tout cela se calmera de soi-même. »… «  Quand un garçon abuse de ses forces vives, il s’accuse alors en confession d’avoir pêché en acte contre la pureté, c’est-à-dire d’avoir excité volontairement ses organes intimes au point que le liquide séminal s’écoule inutilement. Cette faute est appelée masturbation ou pollution volontaire » ; la vie de Saint Augustin, François Coppée et Paul Bourget sont cités, ils ont compris que le plaisir des sens pouvaiet les éloigner de la piété et de la foi

1957 : sortie du film Les Œufs de l’autruche de Denys de La Patellière

Avril 1957 : Arcadie – qui jusque là réunissait son équipe  dans son appartement rue Jeanne d’Arc – trouve des locaux permanents à un 4ème étage, 100 m² et 4 pièces, plutôt exigu, derrière la place de la République, cachés à la vue tout en haut d’un escalier en colimaçon, au fond d’une cour, rue Béranger (3ème arr.) à Paris ; André Baudry y installe le Club littéraire et scientifique des pays latins (CLESPALA), fondé cette année, non pas sous forme associative jugée vulnérable, mais sous forme de société privée (plus protectrice en cas de tentative de dissolution), le capital nécessaire à l’achat des locaux est rassemblé, chaque part valant 200 000 f, permettant un capital social est de 900 000 f (l’un des actionnaires décédera en 1960 après avoir légué ses biens, yc ses actions du Clespala à un ordre religieux… pour éviter cela à l’avenir chaque membre s’engagera à verser ses actions à un autre membre d’Arcadie), les adhérents au club doivent s’abonner à la revue ; le club ouvre 3 ans après la création de la revue Arcadie, avec restaurant, petit théâtre, bar avec fresque du caricaturiste Maurice Van Moppès, il est ouvert 4 jours/semaine (mercredi, vendredi, samedi, dimanche), à la fin des années 1960 c’est le seul lieu où des hommes peuvent danser ensemble ; mais André Baudry fixe le cadre :”Les homophiles ne sont pas des prostitués, des vicieux, des individus maniérés et excentriques… ils sont dans tous les milieux spirituels, professionnels, culturels… Nous ne demandons pas de régime à part pour les homophiles… C’est pourquoi nous leurs demandons de ne pas se singulariser, et que nous condamnerons des originalités pernicieuses” ; il cherche à avoir les meilleures relations avec la police, expliquant qu’il n’a rien à cacher mais ce n’est pas sans susciter quelques craintes d’être fiché chez les adhérents, le cheminot Marcel Paturel restera à l’écart d’Arcadie pendant toute se vie professionnelle à cause de cela, et l’idée d’un Baudry « indicateur » de police se répandra parfois, prétendument diffusée par l’ancien préfet de police André Dubois, connu comme homosexuel ; nombreux sont ceux qui raconteront leur arrivée à Arcadie, réfrigérés ou rassurés par le sérieux de André Baudry, puis heureux de leur découverte : Jean-Noël Segresta, le Dr Harter, Raymond Maure, Jean-Paul Biale, André Boissonet (professeur d’italien en lycée à Lyon),Jean-Claude Vilbert” (professeur d’histoire ancienne à l’université de Paris), André Lafond ; Maurice Chevaly se souvient des soirées câlines, des bals costumés, du cinéma du samedi, des causeries, des réceptions de personnalités et du “mot du mois” d’André Baudry ; mais, selon Maurice Chevaly, c’est lorsque l’association Arcadie s’installera rue du Château d’Eau, dans un ancien théâtre, qu’elle prendra une stature internationale, et la toile d’araignée nationale s’étendra à toute la province française, lorsque Baudry viendra à Marseille il y aura 80 convives à la Blancarde (sans doute dans les salons de l’Alhambra), Maurice Chevaly pour sa part collaborera à la revue de 1960 à 1983 sous le nom des Jean-Pierre Maurice ; les dessins de Jean Boullet (1921-1970) sont fréquemment publiés dans la revue Arcadie et dans Der Kreis

8 août 1957 : aux USA, ouverture du procès très médiatisé de Howl and others poems du jeune poète de 29 ans Allen Ginsberg à San Francisco considéré comme « obscène », son texte décrit librement la vie, les rues, les relations sexuelles, l’homosexualité, le drogue ; les lois sur l’obscénité sont alors interprétées de manière très large ; la décision sera rendue le 3 octobre 1957 lave le livre et son auteur de toute accusation ; Le festin nu de William Burroughs en 1959 profitera de cette jurisprudence et après lui Henry Miller avec Tropique du cancer à qui la Cour suprême appliquera la jurisprudence Howl en 1964

Octobre 1957 : dans un courrier à France Observateur Daniel Guérin considère le Rapport Wolfenden, en Grande Bretagne, comme « une date dans l’histoire du progrès humain et de la lutte contre l’obscurantisme, celle où un document sortant des presses d’une imprimerie royale, proclame que l’homosexualité n’est pas une maladie, qu’elle est compatible avec la pleine santé morale, que les troubles psychiques dont souffrent les homosexuels sont bien le produit de la tension et du conflit résultant de la condition qui leur est faite par la société », il se plaint de l’article paru en septembre interprétant le Rapport Woldenden de façon tendancieuse liant homosexualité et criminalité, la lettre de Guérin ayant été tronquée il s’insurgera contre la façon dont celle-ci a été « caviardée et mutilée »

27 octobre 1957 : mort du grand couturier Christian Dior (1905-1957), ami de Jean Cocteau, de Christian Bérard et d’Henri Sauguet ; à la Libération il a créé sa propre maison de couture, attirant des clientes américaines avec son new-look ; son chauffeur Pierre Perotino devint son confident, il décrit un homme qui avait besoin d’amants et a tout fait pour être beau afin de séduire un jeune arabe ; ses obsèques auront lieu le 29 octobre 1957 à Paris, c’est l’occasion pour Yves Saint-Laurent (21 ans) qui travaille chez Dior d’entrer en contact avec Pierre Bergé, 27 ans, il sera appelé à prendre la relève (Pierre Bergé vit alors les derniers temps d’une relation passionnée avec Bernard Buffet, avec lui, il avait été hébergé pas Jean Giono à Manosque)

3 novembre 1957 : aux USA, décès de Wilhelm Reich (1897-1957) en Pennsylvanie, né le 24 mars 1897 en Autriche-Hongrie (en Galicie territoire devenu ukrainien), élève de Sigmund Freud, sexologue engagé dans la thérapie psychanalytique, favorable à l’émancipation de la satisfaction sexuelle (la fonction de l’orgasme), tenant de « l’énergie de l’orgone » ; le livre de Freud Trois essais sur la théorie de la sexualité a pour lui une influence décisive ; il est l’auteur de Psychologie de masse du fascisme, Reich parle à Freud, L’Ether, Dieu et le diable (1947) ou encore de L’Irruption de la morale sexuelle (1931) ; il a créé Sexpol, à Berlin, centre public de recherches et de discussion sur les conditions de vie et les conditions d’épanouissement de la satisfaction sexuelle des masses populaires ; entre 1924 et 1930 il dirige un séminaire de l’Institut de formation des psychanalystes ; en 1933, il a été exclu du parti communiste allemand et de l’association psychanalytique internationale, juif et communiste il s’est exilé au Danemark, en Angleterre puis aux USA en 1939 ; il est fait citoyen américain en 1946 ; mis en cause pour son accumulateur d’orgone, il est condamné à 2 ans de prison en 1956 et transféré le 22 mars 1957 dans “l’aile de la mort” du pénitencier de Lewisburg en Pennsylvanie, il y meurt d’une crise cardiaque ; les livres de ce militant du marxisme et de la révolution sexuelle sont brûlés dans le contexte du maccarthysme ;il sera influent en 1968 autour des thèmes de la Lutte sexuelle des jeunes, de la Révolution sexuelle, de Sexpol ou de l’Association pour une politique sexuelle prolétarienne fondée en Allemagne et 1931 ; l’accumulateur d’orgone censé procurer à son occupant une intense stimulation de sa libido grâce à l’accumulation d’énergie cosmique est alors en vogue chez certains intellectuels américains, mais il est alors de plus en plus décrié, jusqu’à son procès en 1956 ; l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco reconnaîtra de grandes qualités à ses recherches, utiles à la psychanalyse et au marxisme, mais stigmatisera sa « théorie délirante de l’énergie sexuelle »

 

1958 : les inculpations pour “délit d’homosexualité (art.331 al.3) sont passées de 247 en 1953 à 272 en 1954 (ils seront de 292 en 1955 et de 339 en 1957), soit 3 003 au total de 1945 à 1958, mais avec les réserves nécessaires

1958 : Arcadie lance la rubrique Le combat d’Arcadie pour recenser les actes de violence envers les homosexuels et les discours dépréciatifs tenus sur l’homosexualité

1958 : l’écrivaine américaine Susan Sontag, née en 1933, mariée à 17 ans en 1950 avec l’un de ses professeurs d’université, se rend à Paris pour la 1ère fois, elle y découvre l’ébullition de ces années-là et une liberté sentimentale qui la jette dans des bras féminins

1958 : parution dans le n°49 d’Arcadie d’un article de Daniel Guérin contre Jean Delay, il considère le puritanisme comme une absurdité historique « D’ici un siècle, parions-le, de tels faits laisseront le lecteur incrédule : il lui sera presque impossible d’admettre qu’une société humaine ait pu exister qui a engendré une morale sexuelle aussi invraisemblable et absurde » ; Daniel Guérin avait déjà stigmatisé le stradfordisme qui tente de gommer les facettes libertines (homosexuelles et bisexuelles) du personnage Shakespeare, dans un article Shakespeare à Stradford 

1958 : Jean-Jacques Pauvert qui a édité de 1947 à 1955 les œuvres de Sade (La Philosophie du boudoir, Les Cent Vingt Journées de Sodome, La Mouvelle Justine ou les malheurs de la vertu, Histoire de Juliette ou les Prspérités du vice) est l’objet d’un procès en appel retentissant, finalement la cour confirme la condamnation de 1ère instance de décembre 1956 mais sans amende ni destruction de livres ; ce jugement après « onze ans de lutte dans l’obscurité » délimite pour la 1ère fois l’existence d’une littérature pour adultes

1958 : Pierre Bergé fait la connaissance d’Yves Saint Laurent, 21 ans, qu’il a remarqué lors des obsèques de Christian Dior le 24 octobre 1957, Saint Laurent dirige alors la couture de la maison de couture fondée par Dior, mais il sera rapidement licencié ; il quitte Bernard Buffet et s’installe avec lui à Paris, ils lanceront en 1961 la maison Yves Saint Laurent, il en devient l’administrateur et le gestionnaire ; lorsqu’ils s’installeront dans la bastide proche de la Sainte Victoire, ils recevront 300 invités parmi lesquels Cocteau, Giono et Roger Martin du Gard

1958 : aux USA, sortie des films La Chatte sur un toit brûlant (Cat on a Hot Tin Roof) de Richard Brooks , Brick est déprimé par le suicide de son meilleur ami et se réfugie dans l’alcool, Maggie est frustrée car son époux ne veut plus accomplir son devoir conjugal ; et Tables séparées (Separate Tables) de Delbert Mann, l’établissement est tenu par Miss Cooper et parmi ses pensionnaires il y a Mme Railton-Bell et sa fille Sybil jeune fille timide dominée par sa mère, le major Pollack ancien militaire passant son temps à raconter ses exploits guerriers et John Malcolm écrivain tourmenté, fiancé à Miss Cooper, sous cette apparente tranquillité débarque une femme très chic Ann Shanland qui se révèle être l’ex-femme de John

1958 : aux USA, entre 1958 et 1978, des milliers d’enfants amérindiens seront séparés de leur famille pour être adoptés par des Blancs

Début 1958 : William S. Burroughs quitte Tanger pour Paris où il s’installera à l’hôtel rue Git-le-Cœur ; un an plus tard paraîtra le Festin nu

Janvier 1958 : la Revue internationale de police criminelle publie un texte de M. Fernet sur la caractère criminogène du milieu homosexuel et sa nécessaire surveillance

Janvier 1958 : alors que Daniel Guérin doit participer à un débat  public sur l’homosexualité et la psychanalyse, André Baudry le met en garde : “Un avis aimable venu de la Préfecture nous déconseille pour Arcadie de participer à ce débat”

14 janvier 1958 : conférences au Cercle Ouvert, à St Germain des Près, où Daniel Guérin donne la répartie à Marcel Eck (pour lequel l’homosexualité est une pathologie) et à Gabriel Marcel (pour lequel la visibilité homosexuelle est une anarchie morale) ; André Lafond, agrégé de philosophie, très seul, vient y assister, entre en contact avec Daniel Guérin, qui a 54 ans : “Il m’a expliqué sa vie d’homosexuel. Il avait choisi plutôt l’homosexualité vénale en quelque sorte, il allait dans les bars et il payait les garçons. Il avait bien senti que ce n’était pas ce qui m’intéressait, il m’a dit : Vous savez, il y a un monsieur qui vient de créer un club, allez le voir. J’ai téléphoné à Baudry, et il m’a donné un 1er rendez-vous, avant même d’aller au club” ; plus tard, André Lafond (André-Claude Desmond) écrira « On ne dira jamais assez qu’il y a un bonheur à être homosexuel pour celui qui s’est libéré des idées reçues… Ce bonheur est fait du sentiment exaltant d’avoir conquis sa liberté sur les préjugés et les tabous, du sens très profond d’une solidarité entre semblables, de l’existence d’amitiés fortes et libres… indépendamment des liaisons affectives et sexuelles » ; Daniel Guérin publie plusieurs articles « La répression de l’homosexualité en Angleterre » (la Nef, 1957), « La répression de l’homosexualité en France » (La Nef, 1958), « Le drame de l’homosexualité » (Arcadie, 1959), « Shakespeare et Gide en correctionnelle ? » (1959) ; dans son article de 1958 il note à partir du Compte général de l’administration de la Justice criminelle (1953-1955) que 61 % des poursuites judiciaires concernent les hommes du peuple ou des manuels, en analysant ces chiffres il constate que l’homosexualité est loin d’être un « vice bourgeois », que la répression est constante sur les classes populaires et qu’un maccarthysme à la française s’abat sur des rapports consentis de part et d’autre

Mai 1958 : en Grande-Bretagne, création de l’association Homosexual Law Reform Society qui mène campagne  lors des débats autour du rapport Wolfenden publié en 1957, qui préconisait pour la première fois la décriminalisation des activités homosexuelles entre adultes consentants, rédigé par un comité de 15 personnes, dirigé par Lord Wolfenden

5 novembre 1958 : banquet d’Arcadie à l’hôtel du Palais d’Orsay en présence de Paul Hillairet (Serge Talbot), Simone Menez (Simone Marigny), Michel Duchein (Marc Daniel), Jean Marchat (secrétaire de la Comédie Française), Roger Peyrefitte, André Baudry, André du Dognon, le Dr Lemal (président du CLL de Belgique), Jean Hatier (Jean de Montaigut, représentant des pouvoirs publics) ; le Livre d’or d’Arcadie qui recueille semaine après semaine les appréciations des participants aux activités du Club sont souvent pleines d’admiration pour André Baudry : “joie”, “reconnaissance”, “jour nouveau… immense merci””

5 novembre 1958 : en Italie, la soirée au restaurant le Rugantino, à Rome, restera comme l’expression de la dolce vita, la comtesse Olghina di Robilant fête ses 25 ans, Anita Ekberg commence un langoureux strip-tease, mais Aïcha Nana lui vole la vedette, découvrant ses seins, se libérant de son porte-jarretelles et de ses bas, c’est un gros scandale, dans une année marquée par la fermeture des maisons closes et l’agonie de Pie XII ; Federico Fellini fera sortir en 1960 son film La Dolce Vita inspiré du strip-tease de Aïcha Nana, le film sera un chef d’œuvre mais Aïcha Nana sera condamnée pour outrage aux bonnes mœurs

 

1959 : le gouvernement interdit l’importation de plusieurs revues culturistes

1959 : parution du livre de Roger Peyrefitte sur la vie du baron de Fersen, puis de ses reportages romancés concernant des francs-maçons ou des juifs, il se veut le Voltaire du XXème siècle engagé dans une croisade contre l’hypocrisie, mais il dérape vers la calomnie ou la délation

1959 : parution du livre de Daniel Guérin Shakespeare et Gide en correctionnelle ? il démontre que les biographes de ces grands hommes ont tout fait pour gommer la dimension homosexuelle de leurs vies, y compris l’académicien Jean Delay qui a pourtant bien connu André Gide, il dénonce l’ordre moral anti-homosexuel en Grande Bretagne et en France, il rend hommage à l’œuvre du célèbre sexologue américain d’Alfred C. Kinsey, mort en 1957, à l’âge de 62 ans, il lui sait gré “d’avoir rendu  le goût de vivre à tant d’opprimés sexuels et apporté une contribution marquante à l’émancipation humaine”, il rend hommage aussi à l’autrichien freudien et marxiste, Wilhelm Reich qui a si bien lié libération sexuelle et libération sociale

1959 : une accusation d’attentat aux mœurs est portée contre André le Troquer ancien président de l’Assemblée nationale, affaire de ballets roses, attentat à la pudeur commis sur de jeunes enfants et adolescentes, danseuses, jeunes femmes de 12 à 20 ans, alcoolisées droguées, soumises à des actes de violence : le Troquer sera condamné à 1 an de prison avec sursis

1959 : la manécanterie des Petit Chanteurs à la croix de bois est l’objet d’un scandale, Mgr Maillet leur charismatique chef de chœur et  directeur est mis en cause pour une affaire de mœurs impliquant des petits chanteurs ; en 1977 dans Propos secrets Roger Peyrefitte évoquera cette affaire

1959 : en Grande-Bretagne, le Parlement décide de ne pas adopter les recommandations du rapport Wolfenden, Duchein d’Arcadie en attribue l’échec à la précipitation de la HLRS (Sté pour la réforme de la loi sur l’homosexualité) : “la plus élémentaire prudence aurait commandé aux homophiles anglais de se tenir tranquilles en attendant les élections…”; alors qu’à San Francisco, la Mattachine Society s’engage dans une polémique avec un opposant au maire qui stigmatise la constitution d’un “quartier général de l’homosexualité”, Duchein écrit : “ne voit-on pas le grand danger qui nous menacerait si nous attirions sur nous l’attention d’un grand public qui nous tolère à condition que nous nous tenions tranquilles ?”, il souligne qu’aux USA les lois sont “rétrogrades et répressives” mais la liberté d’expression est plus grande, à l’inverse de la France où les lois sont plus libérales mais l’opinion plus hostile

1959 : aux USA, la Cour suprême de Louisiane décide de maintenir l’interdiction des mariages mixtes (blanc-noir), au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant ; pourtant en 1948, la Cour suprême de Californie avait pour la 1ère fois jugé que l’interdiction des mariages mixtes était contraire au 14ème amendement de la Constitution américaine

1959 : aux USA, sortie du film Ben-Hur de William Wyler, Jérusalem au Ier siècle, Judah Ben-Hur, prince de Judée, retrouve son ami d’enfance Messala venu prendre la tête de la garnison romaine de Jerusalem, Messala est ivre de la puissance que lui a conférée l’empereur  Tibère, alors que Ben-Hur ne souhaite que vivre en paix, malgré la rébellion qui menace en Judée ; devant choisir entre son amitié envers Messala et sa loyauté envers son peuple, Ben-Hur choisit la loyauté, ce qui lui vaut la haine de Messala

1959 : aux USA, le cinéma déploie des trésors d’inventivité pour évoquer la question de l’homosexualité en contournant le code Hays, l’homosexuel est tiraillé et culpabilisé par l’ordre social dans Soudain l’été dernier (Suddenly Last Summer) de Joseph Mankiewicz, ce sera le cas en 1961 avec La Rumeur de William Wyler

1959 : aux USA, Certains l’aiment chaud (Some Like It Hot) de Billy Wilder, l’histoire de deux musiciens obligés de se déguiser en femmes pour échapper à la mafia, hymne à la tolérance

1959 : sortie du film Testament d’Orphée de Jean Cocteau, au Publicis des Champs Elysées, Pierre Bergé dira « La salle était consternée ! Ils n’avaient rien compris. »

1959 : parution de Le Festin nu de William Burroughs, descente aux fosses à égout de l’univers et ascension vers les cimes de la poésie authentique, le martyre d’un être écartelé entre la drogue, la pédérastie et l’impuissance qui porte en lui sa propre rédemption

1959 : parution de Le Voyage des morts d’Abdallah Chaamba, en réalité de François Augiéras, écrit de 1954 à 1956 en Algérie, Maroc et sur le fleuve Sénégal entre Mauritanie et Sénégal, une écriture poétique sur le plaisir de vivre et les amours si simples que lui permet l’Afrique du Nord, en jeune sauvage il est d’une grande innocence et vit dans la liberté des corps, peu à peu les prémisses de la guerre viennent perturber cette innocence ; il rejoint Gide et Genet dans leur découverte de l’Afrique du Nord ; il va rejoindre son oncle, Marcel Augiéras, lieutenant-colonel, explorateur du désert  et astronome qui a trouvé son bonheur au Sahara (à El Goléa), pour lequel il a une grande admiration et pas mal de désir ; “Des pages admirables” dit Etiemble, chroniqueur au Monde :  le livre fait suite à Le Vieillard et l’Enfant qui en 1954 avait été salué par Gide avec enthousiasme

1959 : le photographe suédois Christer Strömholm s’installe Place Blanche, près de Pigalle,il fait la connaissance de Nana, de Jacky et de toute la communauté des transsexuelles qui se prostituent et logent dans les hôtels du quartier, il photographie leur quotidien (humiliations policières, rêves d’opération à Casablanca et vive solidarité)

Février 1959 : dans la revue Arcadie, M. Duchein (Marc Daniel) souligne le caractère inopportun de la mobilisation en Grande-Bretagne de la toute nouvelle association Homosexual Law Reform Society en faveur du rapport Wolfenden préconisant la décriminalisation de l’homosexualité : “La plus élémentaire prudence aurait commandé aux homophiles anglais, et à leurs amis, de se tenir tranquille en attendant les élections… Au lieu de cela, les responsables de l’homophilie anglaise ont voulu précipiter le mouvement… et ils ont ruiné, par une attaque prématurée, leurs chances… Il ne sied pas aux minorités d’adopter des attitudes agressives… Puissent certains arcadiens de France, qui nous reprochent… un excsès de calme et de mollesse… méditer cette dure leçon.””

Mai 1959 : lancement de la revue Juventus, (dont l’inspirateur serait un ancien d’Arcadie qui se serait querellé avec André Baudry), sur papier glacé, avec photos suggestives, contenu plus léger et humoristique que celui d’Arcadie, la revue se dit “contre l’homophilie” et “pour l’homosexualité”, elle annonce être disponible dans une douzaine de points de vente à Paris, dont les librairies La Hune et Gallimard à St Germain des Près ou encore le Drugstore Publicis sur les Champs Elysées ; dans le n° 2 du 15 juin 1959 un texte dit :”Tu dis que l’on te rejette ? Va donc un soir à Saint-Germain des Près… pour regarder tes semblables… Tu auras gagné ta bataille, notre bataille à tous, le jour où tu auras compris que l’ostracisme dont tu te plains est fonction de la provocation dans laquelle tu te complais” ; dans son 2ème n° en juin 1959, Juventus a des appréciations proches de celles d’Arcadie ou de Futur : “Va donc un soir à St Germain des Près et ouvre ton œil pour regarder tes semblables. Vois leur allure, vois leurs gestes, entends leurs cris et considère leurs manies. Si tu te révoltes, c’est que tu as compris… Essaie de te montrer tout à fait digne, de te conduire en homme… Tu t’apercevras que partout on t’accepte” ; le n° 3 du 15 juillet 1959 fait une publicité au salon Louis de Saint-Fiacre (rue du Cherche-Midi), qui reçoit tous les soirs ; le 4ème numéro critique Arcadie « le mot homophile fut inventé par une revue et sa chapelle », c’est à ce moment qu’interdiction lui est faite de tout affichage public comme pour Futur et Arcadie ; les organisations homophiles étrangères partagent ces positions, Mattachine Review écrivait en 1956 : “Nous sommes responsables pour une grande part du sort qui nous est fait“, Der Kreis avec un point de vue semblable – mais ne le répète pas sans arrêt comme le fait Arcadie – se veut plus fédérateur : “Nous devons admettre parmi nos camarades ces tantouzes si méprisées, leur style de vie a un sens quelque part“, Der Kreis et le COC organisent chaque année un bal des travestis, aux USA ONE conteste la prudence de Mattachine Society : “Si nous devons partir en croisade, que ce soit pour nos droits civiques et l’égalité…Demander à tous les homosexuels de se conduire en parfaits gentlemen bourgeois ne va pas contribuer à me donner les droits en question”; Michel Duchein d’Arcadie s’élève à l’inverse contre les éditoriaux qui proclament que “les folles, les tapettes, les détraqués et les exhibitionnistes font partie de l’homophilie”; déjà en Allemagne, pour les uns Brand, le directeur de la revue Der Eigene – de même que le discours nazi – vantait l’idéal “masculiniste”, tandis que Hirschfeld était plus ouvert à tous les styles d’homosexualité, pour les autres, la théorie du “3ème sexe” fondé sur des explications scientifiques affaiblissait les homosexuels, tandis que Brand leur permettait de s’exprimer par eux-mêmes

14 octobre 1959 : mort de l’acteur américain Errol Flynn (1909-1959), aventurier il a voyagé en Nouvelle-Guinée, à Shanghai, Singapour et Macao, en Australie et en Grande-Bretagne, en 1932 il était le héros type des films d’action à grand spectacle, Captain Blood, La Charge de la brigade légère, La Vie Privée d’Elisabeth d’Angleterre, Gentleman Jim, et en 1938 il était Robin des Bois ; c’est alors que lors d’un séjour en Espagne, il a fait le connaissance d’un jeune nazi, Herman Friedrich, qui l’a accompagné aux USA puis a été démasqué comme espion par Cary Grant, il aurait formé un couple discret avec Tyrone Power et aurait connu une relation avec le jeune Truman Capote ; il a eu beaucoup de succès féminins et s’est marié 3 fois (ses épouses sont toutes les trois mortes de crise cardiaque)

29 novembre 1959 : mort du romancier et facteur d’orgue allemand Hans Henny Jahnn (1894-1959), il rencontre au collège un camarade Gottlieb Harms qui sera son amant toute sa vie, il exerce de nombreux métiers avant d’écrire un drame Pastor Ephraïm Magnus en 1919  qui marque l’expressionnisme allemand, dans la pièce La Trace de l’ange noir il met en scène le couple biblique David et Jonathan ; Gottlieb meurt en 1931, Jahnn rend hommage à son ami défunt dans la trilogie Le Fleuve sans visage en décrivant l’amour qui lie Gustav et Tutein ; l’homosexualité est présente dans d’autres romans (Perrudja en 1929, La Nuit de plomb en 1955) ; Jahnn est enterré selon ses vœux au côté de Harms ; selon Klaus Mann son œuvre “est capitale dans la littérature allemande non officielle”