Années 40 : 1940 – 1944

1940-1944 : les Allemands appliquent le § 175 criminalisant l’homosexualité dans les territoires du Reich, dont les Pays-Bas ; en Alsace-Moselle, annexée au Reich en juin 1940, 70 000 personnes sont expulsées d’Alsace à l’automne 1940, 207 personnes – identifiées comme homosexuelles – sont internées à Schirmeck pour préparer le construction du camp de concentration de Natzweiler-Struthof qui deviendra camp d’extermination en juin 1941, et 95 personnes expulsées en zone libre pour homosexualité ; des recherches nouvelles (Arnaud Boulligny du Mémorial de Caen, en 2019) permettront de mettre en évidence 350 personnes homosexuelles réprimées dans ces 3 départements : 100 expulsées, 130 internées (barrette bleue pour homos, putes et curés) et 120 condamnées en vertu du § 175

Pierre Seel est arrêté à 17 ans, en mai 1941, sans doute grâce aux fichiers de la police de Mulhouse, envoyé à Schirmeck, puis au Struthof, libéré à la fin de l’année après de nombreuses maltraitances, il est enrôlé de force en mai 1942 dans l’armée allemande et envoyé sur le front de l’Est ; dans l’ensemble du Reich, environ 100 000 homosexuels ont été raflés par les nazis, dont 15 000 au moins déportés dans les camps de concentration ; dès juin 1940, les notables francophiles sont expulsés, puis en juillet 1940 les juifs sont expulsés par application des lois raciales du Reich, et en décembre 1940 environ 20 000 personnes sont expulsées, asociaux, indésirables, tous ceux qui risquent de polluer la race aryenne (juifs, gitans, races noires et jaunes, homosexuels repérés par les fichiers de la police) ;

Aimé Spitz a fuit l’Alsace quand il a su les arrestations d’homosexuels, résistant appartenant au groupe alsacien Nacht und Nebel, il est arrêté à sa 31ème mission d’agent de liaison, condamné à mort et déporté arborant un triangle rouge, il est l’objet d’expériences médicales au Struthof, il racontera son groupe homophile d’Alsace d’une dizaine de membres qui se rencontrait dans des restaurants à Strasbourg (le mercredi soir) et à Colmar (le samedi soir) ou dans un café-hôtel à Sélestat jusqu’à la guerre, et les Kapo qui s’adjoignaient des jeunes (russes, belges, français, etc.) dont ils usaient sexuellement (Struthof, bagne nazi en Alsace, mémoire d’un déporté, Aimé Spitz, 1980), il sera arrêté à Dijon par la Gestapo lors de l’un de ses allers-retours en Allemagne pour faire du renseignement, il sera déporté à Dachau et au Struthof, il témoignera des humiliations incessantes et du sadisme des SS (avec leur machine composée d’un manchon en caoutchouc relié à une manivelle, introduit dans l’anus, ils détectaient les homosexuels : ceux qui avaient une érection signaient leur arrêt de mort) ;

Camille Erremann est arrêté à 28 ans, en prison il apprend que la Gestapo a en mains le fichier des homosexuels de la police française – par le commissaire de Colmar qui est resté en poste pendant toute la guerre – sur lequel figure son nom depuis une affaire judiciaire de 1937 impliquant un copain de Cernay, des mineurs qui avaient endommagé sa voiture l’ont dénoncé à la suite de sa plainte, 200 personnes ont été impliquées dans ce procès qui avait fait grand bruit et dura plus d’un an, « ce fut un défilé de honteuses », M. Alapetite secrétaire général du Préfecture du Haut-Rhin y cherchait un succès personnel, la guerre est arrivée avant l’énoncé du jugement, personne n’a été condamné mais le fichier s’était enrichi, à la prison de la rue des Augustins à Colmar, Camille Erremann reconnait des amis, eux aussi fichés, les interrogatoires se passent au siège de la Gestapo à Mulhouse, pendant 15 jours  il est menacé et insulté mais non torturé, il nie et refuse de donner des noms, puis par camions il est transporté à Cernay avec d’autres homosexuels, ils sont jetés dans un train pour Belfort, puis ils arrivent dans un camp de baraques insalubres du Gers, un copain d’Avignon, Joseph (dit Seppi), lui envoie un mandat, il se réfugie chez lui pour Noël, il retrouvera Aimé Spitz à Lyon où celui-ci est secrétaire du Centre d’Accueil des Alsaciens expulsés ; dans L’Alsace dans les griffes nazies, Charles Béné citera l’exemple de 2 travestis homosexuels arrêtés à Berlin, déportés à Sachsenhausen puis au Struthof en juin 1940 pour «amuser » les kapos

1940-1944 : en Allemagne, des bordels sont créés sur le front pendant la guerre pour les SS (ce sont des “crédits matrimoniaux” dans l’objectif de faire des enfants), à Stuttgart les prostitués devaient recueillir le sperme, on créa ainsi des fermes d’élevage, véritables haras humains, les “fontaines de vie“, usines à produire de purs aryens (il y en aura 13 en 1944) ; Gertrud Scholtisklik, présidente de l’association des femmes, déclarait : “la femme allemande doit être telle qu’elle fait joyeusement tout ce qu’il lui est demandé de faire” ; les personnes poursuivies pour homosexualité sont envoyées en camp de concentration où elles doivent être « rééduquées par le travail », et de nouvelles instructions de Himmler ajoutent qu’une exception peut être faite pour ceux qui acceptent la castration ; en 1940, le Pr Konrad Lorenz souligne dans un ouvrage les difficultés de détecter les homosexuels «  Par chance, leur élimination est plus facile pour le peuple et moins dangereuse pour la collectivité qu’une opération pratiquée par un chirurgien sur le corps d’un individu »

1940-1944 : à Paris, un statut officiel est donné aux maisons closes, les clubs de nuit le Moulin-Rouge et le Sphinx ne désemplissent pas, tout se passe comme si la morale répressive véhiculée par la Révolution nationale était lettre morte, la recherche du plaisir est exacerbée contrecarrant un discours officiel de plus en plus surréaliste

1940-1944 : parmi les maisons closes, le One Two Two, l’un des plus célèbres bordels parisien,  est particulièrement prisé des SS, sa tenancière Fabienne Jamet – qui avait coutume de recevoir le gratin (Bogart, Dietrich, Michel Simon, Jean Gabin, Aga Khan ou le roi des Belges) – ne supporte pas de recevoir des soldats ordinaires ; elle obtient d’être classé, comme le Chabanais et le Sphinx parmi les claques prestigieux, le régime de Vichy promulgue le 24 décembre 1940 un arrêté accordant  un statut légal aux maisons de tolérance, le One Two Two bénéficie des facilités d’accès au marche noir grâce à Otto Brandl, qui ravitaille l’Abwehr

1940-1944 : les statistiques réalisées par Rüdiger Lautmann, professeur en Sciences Sociales à l’Université de Brême, à partir de récits d’anciens déportés dans une dizaine de camps, donneront une indication sur la composition sociale des triangles roses ils sont à 52 % issus de catégories sociales pauvres (alors que les détenus politiques sont à 75% issus de ces couches sociales pauvres), et sur leur mortalité, 60% d’entre eux sont morts dans des camps (contre 41% pour les politiques et 35% pour les religieux), ils parlera de 10 000 homosexuels déportés, selon lui : « Les homosexuels étaient confrontés dans les camps à des risques au moins égaux à ceux des autres catégories de déportés ; leur situation était plus critique car le triangle rose leur interdisait de s’intégrer dans la « société » du camp ; à l’intérieur de leur catégorie, ils ne pouvaient développer une force de cohésion suffisante ; leur situation, au point de vue de leur intégration sociale, était comparable à celle des « asociaux », ce qui représentait un danger supplémentaire ; en raison de leur mauvaise position sociale, ils ne pouvaient former un groupe d’une certaine cohérence ; ce manque d’organisation laissait les individus isolés ; comme ils ne pouvaient offrir aux autres de quelconque avantage, on ne leur en donnait aucun ; ils restaient à l’écart des circuits d’échange si importants pour rester en vie à l’intérieur des camps ; tandis que les « rouges, verts, violets » tentaient d’être les acteurs d’une stratégie de survie du groupe, les « roses » s’offraient comme victimes ; en outre les contacts avec l’extérieur, avec la famille ou avec les amis étaient rompus pour la majorité des homosexuels ; les statistiques montrent que les échanges avec l’extérieur étaient pour eux à un niveau aussi bas que pour les « asociaux » ; celui qui, dans un camp, ne recevait ni lettre, ni colis, était évidemment plus fragile vis-à-vis des agressions SS » (Lautmann, Séminaire Société et Homosexualité, Francfort sur le Main, 1977).

Dans les années 1960, un rapport de l’église protestante d’Autriche estimera à 220 000 le nombre d’homosexuels exécutés.

Dans le journal Gai Pied n°170/171 du 18 mai 1985 (à l’occasion du 40ème anniversaire de la victoire sur le nazisme), Gudrun Hauer souligne que dans les camps « lorsque les SS apprenaient l’existence d’une liaison homosexuelle, ils infligeaient des punitions d’une violence démentielle ; les contacts sexuels étaient relativement répandus, la discrimination entre déportés ne s’installait qu’à partir du moment où l’un des détenus concernés était reconnu comme homosexuel ; l’identité homosexuelle était encore plus combattue que les pratiques homosexuelles, largement répandues ; paradoxe ! les kapos sodomisant les « triangle roses » en utilisant parfois la force, mais les « triangles roses » n’avaient pas le droit de se toucher » ; en ce qui concerne les lesbiennes Gudrun Hauer écrit que «  malgré l’inexistence de dispositions légales, nombre de lesbiennes furent arrêtées et déportées », elles vivaient en fait elles aussi en permanence dans la peur face au grand arbitraire des tribunaux.

Rudolf Hoess, commandant d’Auschwitz, écrira un journal sur la détention à Cracovie (1945-1947), il expliquera la rafle des vagabonds, des prostituées et des homosexuels avant les JO de Berlin de 1938, expédiés en camps de concentration afin de les « rééduquer et de les adapter à des occupations plus utiles. A Dachau où les homosexuels étaient infiniment moins nombreux qu’à Sachsenhausen, leur présence posait déjà un problème sérieux à l’administration. Le commandant en chef jugeait préférable de les disperser dans les différentes baraques ; moi j’étais d’un avis contraire ; je ne les connaissais que trop bien d’après mes expériences du pénitencier… Effectivement, au bout de peu de temps, les rapports en provenance de tous les blocs venaient signaler que les relations homosexuelles s’établissaient entre les internés… sur ma proposition on les réunit dans un seul bloc… On les fit travailler en les séparant des autres internés, pendant un bon moment ils furent chargés de tirer le rouleau compresseur sur la route… D’un seul coup l’épidémie avait disparu, abstraction faite de cas isolés. Ceux qu’on avait rassemblés dans une seule baraque étaient soumis à une surveillance suffisamment sévère pour leur enlever toute possibilité de se livrer à leur vice » ; il cite le cas d’un prince roumain « noceur » vivant chez sa mère à Munich « on s’était vu obligé de l’interner à Dachau… je reconnus en lui un inverti authentique rien qu’en observant son regard inquiet, ses mouvements efféminés et ondulants, ses sursauts aux moindres bruits… Nous l’envoyâmes travailler avec les autres dans la carrière de sable. Il arrivait à peine à soulever une pelle remplie. Il tomba lorsqu’on lui fit pousser un wagonnet vide… on le mit au lit… on appela le médecin… on lui lia les mains…on le conduisit à la maison d’arrêt. Deux jours plus tard il était mort… Son séjour au camp n’avait pas duré plus de cinq semaines »… « A Sachsenhausen, les homosexuels avaient été dès le début internés dans un seul baraquement. Ils travaillaient séparés des autres, dans une carrière de terre glaise… ce travail pénible destiné à les rendre « normaux » n’exerçait pas la même influence sur les diverses catégories d’homosexuels. Selon leur constitution, leur déchéance physique était plus ou moins rapide… Il n’était pas difficile de prévoir une issue fatale chaque fois que la maladie ou la mort enlevait à l’un de ces hommes son « ami ». Beaucoup d’entre eux se sont suicidés »… « En 1944, le Reichsführer organisa à Ravensbrück des « stages de guérison ». Un certain nombre d’homosexuels qui n’avaient pas donné de preuves définitives de leur renonciation au vice, furent appelés à travailler avec des filles et soumis à une observation très stricte. On avait donné aux filles l’ordre de se rapprocher, sans en avoir l’air, de ces hommes et d’exercer sur eux des charmes sexuels… Après les avoir soumis à cette épreuve, on procéda à une sélection de ceux qui paraissaient mériter la libération. Mais à titre de vérification, on fournit à ces derniers une nouvelle occasion d’entrer en rapport avec des êtres du même sexe. Presque tous la dédaignèrent et se refusèrent farouchement à céder aux provocations de vrais invertis. » (extraits de Rudolf Hoess « Le commandant d’Auschwitz parle »).

Heinz Heger, étudiant autrichien, est déporté à Sachsenhausen, puis à Flossenbourg, parqué dans un bloc spécial, puis dispersé dans d’autres baraquements en 1941, il connait les brimades et les tortures, son récit confirme que les centaines de milliers de victimes du régime nazi mis à l’index par le § 175, arrêtés, jetés dans les camps, marqués du triangle rose et exterminés avec d’autres minorités. Son livre (les Hommes au Triangle Rose, paru en France aux Ed. Persona, 1981) raconte : “Ma joie fut de courte durée. Je n’aurais pas pu imaginer ce qui m’attendait. Ce nouveau commando lui aussi n’était composé que d’homosexuels. Dans ce commando aussi, la vie des déportés ne comptait pas qu’ils soient juifs ou homos… Nous avions des brouettes et nous devions transporter de la terre pour faire une butte destinée à retenir les balles derrière les cibles des stands de tir. Naturellement nous ne voulions pas continuer pendant les exercices, mais les kapos nous y contraignaient en nous menaçant de leurs gourdins ou de leurs fouets. Les balles sifflaient dans nos rangées. Beaucoup de nos camarades tombaient, certains blessés mais d’autres mortellement atteints. Et bientôt nous nous aperçûmes que les SS au lieu de tirer sur les cibles, préféraient nous viser, nous les déportés : ils faisaient la chasse aux conducteurs de brouette. Chaque jour, il y avait des morts et des blessés dans notre commando. Et chaque matin nous partions au travail remplis d’effroi, sachant pertinemment qu’un certain nombre d’entre nous ne reviendraient pas vivants le soir. Nous étions devenus le gibier des SS, ceux-ci se réjouissaient à grands cris lorsque l’un d’entre nous tombait à terre” ; en hiver, il transporte de neige à la main en s’aidant de son manteau 10h par jour, en été carrières d’argile 13h par jour qu’il qualifie de « carrières de la mort, usine d’anéantissement des homosexuels tout au moins jusqu’en 1942 ; le travail dans les carrières était effectué uniquement par des homos, condamnés à mort par la dureté des conditions de travail et l’inhumanité des SS ; les carrières de Sachsenhausen étaient parmi d’autres un élément de la machine d’anéantissement que s’étaient donnés l’Allemagne de Hitler, où des milliers et des milliers d’homosexuels devaient terminer leur existence de martyrs ; on ne peut se représenter ce que les déportés devaient supporter, par tous les temps, en été dans une chaleur suffocante, l’hiver sous la neige et le gel, chaque jour il fallait extraire le compte fixé de bennes d’argile pour les mener au fours qui cuisaient les briques et qui ne devaient jamais s’arrêter ; la carrière s’enfonçait profondément sous la terre sui bien que le chemin sur lequel il fallait pousser les bennes était long et escarpé ; pour les détenus à demi-affamés, exténués, c’était un véritable chemin du Golgotha ; parfois les prisonniers qui poussaient les wagonnets étaient dans un tel état de fatigue qu’ils laissaient redescendre une benne chargée mais, une fois que celle-ci avait pris de la vitesse, ils ne pouvaient plis l’arrêter si bien qu’elle heurtait les wagonnets suivants ; beaucoup de prisonniers étaient tellement hébétés et indifférents qu’ils n’avaient pas la réaction de s’écarter lors de la collision, des corps humains étaient alors projetés en l’air, certains des déportés avaient leurs membres broyés et tous recevaient une avalanche de coups ; dans ma chambrée où dormait à peu près 180 détenus, toutes les professions étaient représentées, jusqu’à leur arrestations ils étaient tous des hommes de valeur et certains avaient ne position importante dans leur cité, jamais ils n’auraient enfreint la loi en quoi que ce soit, leur seul défaut était d’aimer des gens de leur propre sexe ; tous ces hommes, parfois bien placés, on les avait jetés dans ce creuset de la honte et de la douleur, le bloc des homosexuels d’un KZ (camp de concentration) pour les anéantir par le travail, la faim et les tortures » ; « Dès que nous fûmes déchargés sur la place de l’appel, les coups se mirent à pleuvoir… Après l’appel commença : l’un après l’autre, nous étions appelés, nous devions alors avancer d’un pas, répéter notre nom, annoncer le motif de notre détention. Ce fut bientôt mon tour d’être appelé. Je répétai mon nom après avoir avancé d’un pas et je mentionnai le § 175 comme case de mon internement. Immédiatement, je reçus des coups de pieds dans les côtes et, avec les mots : espèce de cochon, ordure de pédé, je fus confié à l’Oberscharfürher qui s’occupait de mon bloc. Pour commencer, ce dernier m’administra deux gifles sur les oreilles, d’une violence telle que je m’écroulai par terre. Je me relevai et restai debout, tremblant de peur. Il m’envoya de toutes ses forces son genou dans les testicules et je me roulai par terre tellement cela me faisait souffrir. Aussitôt, les détenus qui aidaient à l’appel me crièrent de me relever pour l’empêcher de me piétiner. Le visage hagard, je me relevai devant le chef de bloc qui me dit : C’était pour faire connaissance. Ainsi, espèce de merde, tu sauras qui est ton chef de bloc. Nous nous retrouvâmes une vingtaine de « cochons de pédés» à être rassemblés. Les SS nous firent courir parmi les commandos… Enfin nous fûmes conduits devant notre bloc… Là il fallut se mettre en rang par trois. Puis nous dûmes nous déshabiller complètement… Et puis, il fallut attendre, attendre… On était en janvier, la température devait être de quelques degrés au-dessous de zéro ; un vent glacé s’engouffrait dans la rue du camp, mais ils nous laissèrent nus, les pieds à même le sol. Puis un SS-Scharfürher en manteau d’hiver à col de fourrure allait et venait devant nous et frappait tantôt l’un, tantôt l’autre avec un nerf de bœuf. Il criait « C’est pour ne pas geler, tas de cochons ! ». Et consciencieusement, avec de lourdes bottes, il marchait sur les orteils de tel ou tel détenu qui hurlait de douleur. Ceux qui se plaignaient trop à son gré recevaient immédiatement un coup de bâton dans l’estomac, qui les laissait sans voix. Il transpirait presque de cette distribution de coups et toujours allant et venant devant nous, il criait « Espèces de truies en chaleur, je vais vous faire rester jusqu’à ce que vous soyez froids ! ».

L’historien catholique, Eugen Kogon qui survivra à 5 années passées à Buchenwald en tant que prisonnier politique, rapportera dans son livre l’Etat SS (le Seuil, 1970) “Leur sort dans les camps ne peut être qualifié autrement qu'”épouvantable”. La plupart d’entre eux ont péri“. Il dira aussi que “les politiques” envoyaient d’abord aux travaux les plus durs les “triangles roses”.”Dans les camps, il suffisait d’un soupçon pour faire taxer un détenu d’homosexuel et le livrer ainsi aux humiliations, à la défiance générale et à des dangers particuliers. A ce sujet, il faut dire que les coutumes homosexuelles étaient très répandues dans les camps, mais les détenus ne tenaient à l’écart que ceux que la SS avait marqués d’un triangle rose. Les homosexuels étaient souvent rassemblés dans des blocks et des commandos de travail spéciaux. Cet isolement même donnait l’occasion à des individus sans scrupules de se livrer à de honteux chantages, à des mauvais traitements et à des violences. A Buchenwald, jusqu’à l’automne de 1938, les homosexuels furent répartis dans les blocks des politiques où ils menaient une vie assez discrète. En octobre 1938, ils furent rassemblés dans la compagnie disciplinaire et durent travailler dans la carrière. Ils appartenaient ainsi dans les années les plus dures, à la basse caste du camp. Pour les transports vers les camps d’extermination tels que ceux vers Nordhausen, Natzweiler et Gross-Rosen, c’étaient eux qui, sur leur nombre total, fournissaient le plus fort pourcentage. En effet, le cap avait cette tendance compréhensible de se séparer des éléments considérés comme moins importants, de peu de valeur ou sans valeur.

Karl Gorath racontera son calvaire : « J’avais 26 ans quand je fus arrêté chez moi, en vertu des dispositions du § 175 qui définissait l’homosexualité comme un acte contre nature. Je fus emprisonné dans le camp de concentration de Neuengamme près de Hambourg, où ceux du 175 devaient porter le triangle rose. Comme j’avas une formation d’infirmier, je fus transféré à l’hôpital des prisonniers du camp annexe de Wittenberg pour y travailler. Un jour, un garde m’ordonna de réduire la ration de pain des patients polonais, mais je refusai. En punition, je fus envoyé à Auschwitz et cette fois, au lieu d’être l’un des 175, je dus porter le triangle rouge des prisonniers politiques. A Auschwitz, j’eus un amant qui était polonais ; il s’appelait Zbigniew ».

Richard Plant qui a fuit l’Allemagne nazie en 1933, cite dans The Pink Triangle (Payot, 1987) des cas de prisonniers qui révélaient aux SS qui les questionnaient qu’ils étaient détenus au titre du § 175, l’un – à Dachau – a été immédiatement séparé des autres prisonniers et tabassé par plusieurs SS, idem pour un autre à Natzweiller, un autre – à Sachsenhausen – a reçu un coup de pied entre les jambes après plusieurs coups sur le visage, avec l’apostrophe « c’est ton ticket d’entrée, sale pédale dégueulasse ! » ; dans certains camps (Dachau, Flossenbürg, Sachsenhausen), ils ont été séquestrés dans un baraquement à part pour mieux les contrôler, il rapporte le témoignage d’un survivant de Flossenbürg : il était dans un bloc occupé par des homosexuels, avec près de 250 hommes dans chaque aile du bâtiment, avec interdiction la nuit de dormir sans caleçon et sans chemise de nuit, avec obligation de tenir ses mains hors des couvertures, ceux qui étaient pris en faute étaient traînés à terre, arrosés d’eau froide et laissés dehors au froid plus d’une heure ; Rudolph Hoess commandant à Auschwitz puis à Dachau a développé la théorie du « salut par le travail » qui essayé d’abord sur les homosexuels, faire travailler les déviants sexuels très durement pour les « mettre sur le droit chemin » ou pour les épuiser (dans le travail du ciment notamment) ; Hoess, comme Himmler, était persuadé que les homosexuels possédaient une intelligence supérieure à la moyenne et avaient la capacité de s’allier facilement aux antinazis, ils craignaient aussi la contagion de la maladie, mais il faut noter que les autres prisonniers le pensaient aussi ; l’installation de bordels dans les cas étaient aussi une façon d’éviter ce danger, à Sachsenhausen et à Auschwitz, Hoess contraignait les homosexuels à les fréquenter afin de les guérir ; devant leur sort, les homosexuels – fort différents les uns des autres – n’avaient pas de solidarité, Richard Plant cité Raimund Schnabel « A l’intérieur des baraquements d’homosexuels, ont trouvait des gens exceptionnels dont la déviance fut tragique, mais il y avait aussi des gigolos et des maîtres chanteurs » et Eugen Kogon qui notait le sort « spécialement terrible » des homosexuels à Dachau alors même que « les habitudes homosexuelles étaient en général courantes dans les camps », Kogon indique que c’est à partir d’octobre 1938 que les homosexuels ont été séparés des autres prisonniers politiques et « transférés vers une section pénale, où ils devinrent de vrais esclaves … ils sont alors devenus la caste la plus basse des camps durant les années les plus difficiles de la guerre … au cours des déportations vers les camps d’extermination, tels que Nordhausen, Natzweiler et Gross-Rosen, ils ont formé le plus grands pourcentage de ceux qui étaient envoyés, car ces camps avaient une tendance naturelle à se débarrasser des éléments auxquels ils tenaient le moins » ; le témoignage d’un étudiant en théologie protestante L.W. indique qu’au camp de Sachsenhausen, le responsable des travaux forcés parlait des triangles roses comme des hommes-femmes, et se vantait de tous les exterminer grâce aux travaux forcés ; Richard Plant souligne que le pourcentage d’homosexuels déportés à Dora-Mittelbau – dans des souterrains qui attaquaient les poumons et les prisonniers mourraient de tuberculose et de faim – était plus important que celui de n’importe quel autre groupe ; Richard Plant donne encore le témoignage de L.D. von Classen-Neudegg selon lequel en juin 1942 à Sachsenhausen les maître du camps décidèrent de « s’occuper » des 300 homosexuels rassemblés à l’extérieur et de les affecter le lendemain à une unité de travaux de ciment « là-bas vous aurez un travail honnête, vous êtes une erreur biologique du Créateur, c’est pourquoi nous devons vous rectifier », le lendemain une fois sur place ils ont commencé à les battre avec des fouets et des crosses de fusils, couverts de sang et traînant une vingtaine de déportés ils sont entrés dans les caves, en l’espace de deux mois les 2/3 d’entre eux ont disparus, puis un matin il ne restait plus que 50 survivants ; Eugen Kogon cité par Richard Plant raconte aussi les expériences médicales vers lesquels les homosexuels étaient particulièrement orientés, ainsi les recherches sur les hormones effectuées à Buchenwald – par l’endocrinologue danois Carl Vaernet et le chirurgien allemand Gernard Schiedlausky – destinées à « reconditionner » les homosexuels, elles étaient exclusivement réservées aux homosexuels, ces expériences ont d’autant plus provoqué la mort des prisonniers qu’elles étaient faites sans aucune rigueur scientifique (techniciens de laboratoire non formés, surdosages, etc.) ; à Buchenwald en décembre 1943 on comptait 165 triangles roses, en mars 1945, ils n’étaient plus que 89, dans un camps où les statistiques concernant les différentes catégories de prisonniers étaient particulièrement bien tenues ; dans d’autres camps d’autres expériences pseudo-médicales étaient conduites (Dachau pour les tests sur la malaria, les simulations de haute altitude ou de survie sous-marine, Buchenwald sur la fièvre jaune et les drogues à base de sulfure, Auschwitz sur la stérilisation des femmes), la plupart de ces expériences nécessitaient un très grand nombre de prisonniers.

Jean Boisson se référant aux propos de Himmler qui se vantait d’avoir arrêté la majorité des homosexuels et à divers témoignages avance le chiffre d’un million de victimes, morts de fatigue et de faim, abattus au cours de tentatives d’évasion vraies ou simulées, ou mutilés à vie à la suite d’expériences médicales (Jean Boisson « Le Triangle Rose. La Déportation des homosexuels (1933-1945) » Robert Lafont, 1988), à propos des lesbiennes, Jean Boisson écrira « tous les écrits et les discours de Hitler et de Himmler prouvent que seule l’homosexualité masculine intéressait les nazis, le manque d’hommes, et donc de reproducteurs, se faisant cruellement ressentir par rapport au surnombre de femmes en attente de partenaires » (Gai-Pied hebdo 27 février 1988)

Les homosexuels sont souvent envoyés aux travaux les plus pénibles : gravière à Dachau, argilière et briqueterie à Sachsenhausen, et Neuengamme, usine souterraine d’armement à Dora ; ils sont souvent choisis comme cobayes précise le commandant d’Auschwitz Rudolf Hess ; Pierre Seel racontera pour sa part qu’à Schirmeck, près du Struthof, les infirmiers jouaient sur lui aux fléchettes avec des seringues ; il s’agit aussi d’expériences pour soigner les homosexuels, c’est-à-dire les convertir à l’hétérosexualité, ainsi des triangles roses sont amenés au camp pour femmes de Ravensbrück afin qu’ils succombent aux avances de celles-ci, et en 1943 on leur proposera de se faire castrer en échange de leur libération, et nombre de ceux qui sortir ainsi seront ensuite intégrés à la Wehrmacht sur le front de l’Est ; le Dr Carl Vaernet, d’origine danoise, prétendra avoir mis au point une glande artificielle qui, libérant des hormones masculines, doit guérir les homosexuels, il expérimentera cette glande sur 15 détenus au camp de Buchenwald, ce sera un échec, 2 détenus mourront rapidement

Les Oubliés de l’Histoire (vers 2010) parleront de 100 à 150 000 homosexuels arrêtés par les nazis en 1933 et 1945, au titre du § 175, dont 10 000 à 15 000 déportés en camps de concentration.

L’historien Henry Rousso parlera (en 2012) de « environ 100 000 personnes directement inquiétées, presque exclusivement des hommes, 50 000 ont été condamnées et emprisonnées. Parmi elles, entre 5 000 et 15 000 ont été déportées dans des camps de concentration (Buchenwald, Dachau…) où plus de la moitié sont morts, un taux supérieur aux autres catégories de détenus. En France, les recherches les plus récentes donnent 63 victimes homosexuelles, dont 22 en Alsace-Moselle, territoires annexés où s’appliquent les lois du Reich, 35 autres arrêtés en Allemagne, notamment des prisonniers de guerre, et enfin 6 cas de personnes arrêtées en zone occupée, dont la moitié à Paris » sans compter les homosexuels figurant parmi les 76 000 juifs français déportés (dont 3% ont survécu) et ceux figurant parmi les 89 000 résistants, dissidents et otages déportés (dont 40% sont morts).

Régis Shlagdenhauffen parlera de la spécificité de camp de Mittelbau- Dora qu’il appelle le camp “des homos” ; il soulignera aussi que les homosexuels ont davantage été déportés suite à la délation (30% des causes d’arrestation) que suite à des rafles (10%) visant  l’homosexualité

Isabelle Sentis portera son attention sur les femmes – qui aiment les femmes – qui ont subi ces années de harcèlement, qu’elles aient été résistantes, juives, exilées ou déportées ; Claude Cahun (1894-1954, Lucy Schwob) et Marcelle Moore qui avaient apporté leur soutien à la revue Inversions en 1924, puis à l’Amitié, à Paris, elles s’impliquent dans la résistance à l’ile de Jersey ; Annette Eick (1909-2010), juive allemande aisée, à Berlin ; Felice Rahel Schragenheim (1922-1944) berlinoise ; Vera Lachmann (1904-1985) berlinoise ; Ruth Peter Worth (1915-1997) allemande ; Ruth Maïer (1920-1942) autrichienne ; Marion Pritchard, rescapée de la Shoah ; l’écrivaine anglaise Radclyffe Hall dont le livre Le Puits de solitude (vendu à plus d’un million d’exemplaires aux USA) en 1928 avait fait scandale ; Mary Pünjer, juive allemande arrêtée à Hambourg en 1940, qui décède au centre d’euthanasie de Bernburg le 28 mai 1942 ; Gertrude Stein (1874-1946) américaine vivant en France ; Marguerite Chabiron, française de Gironde, athée de culture catholique ; Sylvia Beach, compagne d’Adrienne Monnier, qui a ouvert la librairie Shakespeare & Cy à Paris en 1919, internée au camp de Vittel libérée en mars 1943 ; Elisabeth Eidenbenz qui crée la maternité d’Elne dans les Pyrénées orientales de 1939 à 1944 ; Ursula Katzenstein, juive,  née en 1916 à Berlin ; Sylva Brusse costumière berlinoise en exil en URSS puis à Paris ; l’artiste allemande Jeanne Mammen ; Felice Schagenheim dont l’histoire berlinoise sera contée  dans un livre et dans le film Aimée et Jaguar ; et d’un autre côté, Ans van Dijk (1905-1948), juive néerlandaise, qui collabore avec les nazis et sera exécutée en 1948

1940-1944 : François Mauriac ne peut pas écrire librement pendant la guerre, il le dit à son ami « tant aimé » Louis Clayeux, au plus fort des attaques il fait une tournée dans les cafés de Saint-Germain des Près avec le jeune écrivain Jean Blauzat qu‘il aime particulièrement, il se rapproche de Jean Cocteau relégué comme lui sur le même banc d’infamie ; la presse se déchaine contre lui, à la mi-novembre 1940 le journal que vient de lancer Jacques Doriot le Cri du Peuple fait paraître un article de Jean-Loup Dulac qui le traite de « cariatide du malheur », de sacristain polisson qui, après les vêpres, s’en irait trafiquer des photos obscènes », et Je suis Partout dès sa reparution en février 1941sous l’autorité d’Alain Laubreaux puis de Robert Brasillach concentrera ses tirs sur Mauriac

Les enragés de la Collaboration se déchainent contre la dernière pièce de Jean Cocteau, montée en avril 1941 au théâtre Herbertot, La Machine à écrire, Rebattet parle du prototype du « théâtre d’inverti », Cocteau est qualifié de « cuisinier de l’équivoque » et de « Jocrisse dégénéré », acteur de la pièce Jean Marais frappe Alain Laubreaux à la sortie du restaurant du Bd des Batignolles à la suite de son article paru dans la Gerbe sous le titre « Marais et marécages », Mauriac s’en réjouit et regrette n’y avoir pas assisté ; en mai 1942, Cocteau fait l’éloge du sculpteur allemand Arno Breker, Mauriac le lui reproche vertement

Bernard Grasset qui se déclare favorable à une « censure préalable » écrit « l’occupant discute à peu près tous les auteurs, hormis Montherlant » (la « liste Otto » retient comme indésirables les auteurs suivants André Malraux, Denis de Rougemont, Daniel Guérin, Jacques Rivière, Paul Claudel, Julien Benda et André Maurois)

1940-1944 : le gouvernement de Vichy n’hésite pas à faire guillotiner les « faiseuses d’anges » (le film de Chabrol Une affaire de femmes illustrera cela)

1940-1944 : au niveau national, si l’on cumule les 350 personnes homosexuelles réprimées en Alsace Moselle (ci-dessus), les 40 personnes raflées sur la Côte d’Azur (ci-après), 9 histoires d’arrestations avec la Gestapo avec triangle rouge et quelques autres, ce sont 550 personnes homosexuelles qui ont été inquiétés, expulsées, réprimées et déportées

1940-1942 : en zone libre, les recherches d’Arnaud Boulligny, du Mémorial de Caen , en 2019, mettront à jour une rafle sur la Côte d’Azur de 40 personnes  qui sont en séjour surveillé de un an, 7 sont déportés, 35 sont condamnés en vertu du § 175 pour relation avec des soldats et/ou espionnage, 12 sont envoyés dans des prisons en Allemagne

1940 : les amantes, Adrienne Monnier (1892-1955) et Sylvia Beach (1887-1952) tiennent chacune une librairie près de la place de l’Odéon, Sylvia Beach qui tient la librairie Shakespeare and co depuis 1919, a publié en 1922 la version originale de Ulysse de James Joyce, Adrienne Monnier qui tient La Maison des Amis des Livres depuis 1915, a publié en 1929 la première traduction française de Ulysse ; elles accueillent de nombreux écrivains : Paul Fort, Paul Valéry, Pascal Pia, Jules Romains, James Joyce, Louis Aragon, Ezra Pound, Charles Vildrac, Georges Duhamel, Ernest Hemingway, Jacques Lacan, Francis Scott Fitzgerald, Léon-Paul Fargue, André Gide, Walter Benjamin, Nathalie Sarraute, Valery Larbaud, André Breton, Jacques Prévert et des musiciens, notamment Francis Poulenc et Erik Satie

1940 : Roger Peyrefitte (1907-2000) démissionne du Quai d’Orsay après un mini-scandale de trop ; il avait eu un poste de diplomate en Grèce, il s’était passionné pour l’Antiquité, il rejoint l’équipe de Fernand de Brinon, collaborateur forcené, chargé de représenter Vichy dans le Paris occupé

1940 : en Italie, 56 déportés pour homosexualité sont à San Domino delle Tremiti (ile de Tremiti), sur ce nombre 46 ont été envoyés par A. Molina, le commissaire de Catane, de sa propre initiative, il se plaint du « silence de la loi » qui l’empêche « d’intervenir de manière plus énergique et d’attaquer le mal à ses racines », « aujourd’hui il faut noter que cette répugnance naturelle et spontanée (qui conduisait les « pédérastes » à se cacher) est surmontée et il faut constater avec tristesse que plusieurs cafés, salles de bal, lieux de séjour balnéaires ou à la montagne, selon la saison, accueillent beaucoup de ces malades et que des jeunes de toutes les classes sociales recherchent publiquement leur compagnie et préfèrent leur amour amollissant et abêtissant, ce débordement de dégénérescence a attiré l’attention de la police locale qui est intervenue pour extirper, ou tout au moins endiguer ces aberrations sexuelles qui offensent la morale, menacent la santé et l’amélioration de la race », il cite les exemples de Vicenzo, tailleur de profession, originaire de Biscari, qui a un compagnon Giuseppe et s’est lié à Francesco tailleur lui aussi, Vicenzo qui a à son actif de nombreuses aventures, en particulier en battant le trottoir la nuit, a été envoyé en relégation ; plusieurs relégués ont écrit des lettres aux autorités pour implorer leur indulgence : Giovanni 18 ans condamné à 5 ans de relégation rédige une requête pour quitter l’ile où il est l’objet d’humiliations de la part de voyous, Alfredo 39 ans condamné à 2 ans pour relations avec un jeune juif allemand se plaint de la perte de son travail, Orazio relégué pour 5 ans pour avoir vécu un « malheur » en « sortant pour la 1ère fois du collège pour aller en vacances » envoie des demandes de grâce, Francesco analphabète, marié et père de 3 enfants, nie être un « pédéraste passif », Vittorio dit qu’il se mariera « pour faire la preuve qu’il est vraiment un homme », Salvatore 20 ans , serveur, souligne les répercussions terribles pour les familles que provoquent la relégation des jeunes gens et demande à ce que sa peine soit commuée en admonestation ; Giuseppe, surnommé Pepinella a été condamné en 1939, à l’âge de 20 ans, à 5 ans de relégation à l’ile Tremiti, les familles de son village étaient scandalisées par sa liaison avec Roberto, il est accusé de causer « des scandales fréquents » et « de traîner jour et nuit en adoptant une démarche et des gestes féminin, il se maquille et porte des vêtements susceptibles d’attirer l’attention » (il dira 40 ans plus tard qu’il ne s’est déguisé en femme une fois lors du Carnaval), il a tant bien que mal exercé son métier de « couturière » – pour les policiers – à Tremiti, « on essayait de se débrouiller pour vivre bien, on faisait du théâtre », il y avait 2 cousins de Paterno, un sculpteur, un peintre, ils fêtaient l’arrivée des nouveaux arrivants, « je m’entendais bien avec ceux de Catane », il y avait la Chevrière un pédé actif relégué parce qu’il faisait des passes à Catane, l’Etat leur donnait une solde de 5 lires/jour ce qui était insuffisant et « celui qui était plus pauvre était contraint de faire des passes », il y avait aussi des prisonniers de droit commun (dans l’île d’en face) et des prisonniers politiques qui pouvaient louer des maisons et qui « souvent demandaient au directeur l’autorisation de venir s’amuser avec nous », « les fascistes et les policiers se débrouillaient pour venir nous trouver d’une façon ou d’une autre » Pepinella est restés 8 mois à Tremiti « puis il y a eu la guerre et ils nous ont tous renvoyés à la main avec 2 ans d’arrêt à domicile », dans son interview 40 ans plus tard il soulignera que jamais aucune réhabilitation par l’Etat n’interviendra (sources Giovanni Dall’Orto, GPH 23 mai 1987)

1940 : à Lyon, l’homosexuel strasbourgeois qui a fuit l’Alsace, Aimé Spitz, secrétaire du Centre d’Accueil du Palais de la Foire, recense 91 personnes expulsées en raison de leur homosexualité entre le 1er juillet 1940 et fin décembre 1940 ; d’autres rafles auront lieu en Alsace en 1941, elles ne donneront pas lieu à expulsion mais à des arrestations et tortures afin d’allonger la liste des personnes à arrêter pour déportation

1940 : aux USA, dans le film Rebecca d’Alfred Hitchcock, les premiers contacts de l’amante du veuf Maxim de Winter avec le personnel du château, régenté par la peu amène gouvernante Mrs. Danvers, sont glaciaux, celle-ci attachée depuis toujours au service de feue Mrs. de Winter, Rebecca, et lui vouant une passion sans limite, même à titre posthume, n’accepte pas l’intrusion de l’« usurpatrice »

1940 : en Espagne, mort de Manuel Azana (1880-1940), chef du gouvernement espagnol de la seconde République en 1933 et président de la République en 1936 ; il était l’amant de Rivas Chérif, directeur du Théâtre Cipriano dont il a épousé la sœur en 1929

Janvier 1940 : en Allemagne, Himmler se fonde sur l’ordre dit de procréation d’octobre 1939 pour inciter les veuves de guerre en âge de procréer donne toutefois naissance à des enfants afin de compenser l’ “hémorragie du meilleur sang” auquel la guerre donne lieu, il parle de 100 000 femmes, pour lui “la famille nombreuse reste le noyau du peuple” ; il parle aussi de la “maladie mortelle d’un peuple” qu’est l’homosexualité, soulignant que s’il avait parlé de 2 millions d’homosexuels, il considère qu’il y en a encore 1/2 millions “je pense”

29 février 1940 : Himmler déclare « Dans tous les cas d’homosexualité de SS, ces individus seront officiellement dégradés, exclus de la SS, traduit devant un tribunal. Après avoir expié la peine infligée, ils seront internés sur mon ordre dans un camp de concentration et abattus pendant une tentative de fuite » ; Himmler n’hésitera pas à faire liquider son propre neveu, Hans Himmler, au camp de Dachau

Juillet 1940 : à Marseille, Henri de Montherlant est arrêté suite à la dénonciation d’un jeune garçon qu’il tentait de draguer ; quelques semaines plus tard Roger Peyrefitte est arrêté pour les mêmes raisons, ils sont accusés l’un et l’autre d’être responsable de la défaite

Août 1940 : Stéphane Hessel évadé d’un camp de Haute Marne, arrive à Marseille, il y rencontrera Varian Fry par l’entremise d’un ancien camarade de l’Ecole alsacienne, ils deviennent des amis très proches, en souvenir des propos de sa mère Hélène Grund qui lui avait conseillé d’avoir au moins une relation homosexuelle – elle qui, amie d’Adrienne Monnier et de Hélène Hoppenot, avait vécu une relation triangulaire avec Franz Hessel et Henri-Pierre Roché qui inspirera à François Truffaut le film Jules et Jim en 1953 – il se laissera aller à une belle amitié avec Varian Fry avec qui il fera des excursions en Provence : « Ces moments se recroquevillent dans ma mémoire, dira-t-il bien plus tard, où je suis incapable de dire jusqu’où nous sommes allés dans nos embrassements. Je sais seulement que je n’y ait pas pris goût, même si je situe au plus haut dans ma chère mythologie grecque les amours d’Achille et de Patrocle » (dans sa notice nécrologique le Monde du 28 février 2013 parlera de liaison sentimentale entre les deux hommes); il obtiendra grâce à lui un visa américain qui lui permettra de prendre le bateau pour l’Algérie, puis il ira à Casablanca et partira pour Londres via Lisbonne

11 octobre 1940 : adoption d’une loi qui préconise le retour au foyer des femmes et limite le travail des femmes

 

1941 : l’amiral Darlan, vice-président du Conseil, est décidé à agir compte tenu des débordements qu’il constate dans la marine, à Toulon en particulier, et c’est le procureur de la République de Toulon, Charles Dubost, qui propose l’arsenal répressif, reprenant le rapport Médan, en décembre 1941 ; la majorité des juges est sur la même longueur d’onde ; il est constaté que le Code pénal présente une lacune grave, un médecin convaincu d’avoir entretenu des relations avec plusieurs garçons de 14 à 17 ans, ne peut être sanctionné, car il y a délit mais pas crime

1941 : Pierre Seel, jeune alsacien de 17 ans, vivant dans un territoire annexé par le Reich, est arrêté par la Gestapo, son nom st apparu dans les fichiers de la police française, après diverses tortures, il est déporté à Schirmeck, près du Struthof, il y assiste à la mise à mort de son ami Jo livré à une meute de chiens ; en novembre, il est envoyé sur le front de l’Est, il y combattra sur le front de Russie, jusqu’à sa désertion en 1944

1941 : en Grande-Bretagne, mort de Baden-Powell of Gilwell (1857-1941, lord Robert Stephenson Smyth) colonel de l’armée britannique, il combat les Boers en Afrique du Sud et envoie de jeunes garçons (scouts) comme éclaireurs pour transmettre des messages (son goût des garçons sera rapporté par d’anciens scouts) ; un triomphe sera fait au mouvement scout qu’il crée en 1908 et qui essaime en France avec Pierre de Coubertin soutenant les Eclaireurs de France ou sur l’Eglise en France avec la Fédération des scouts de France ; il puise dans l’œuvre de son ami Rudyard Kipling (Le livre de la jungle) les thèmes majeurs du scoutisme ; il s’est marié sur le tard pour faire taire les rumeurs sur son compte

1941 : en Allemagne, tout membre de la SS pris en flagrant délit d’homosexualité risque la peine de mort

1er avril 1941 : Rudolf Brazda répond à une convocation de la Kriminalpolizei de Karlsbad dans les Sudètes (en territoire autrichien considéré comme partie intégrante du Reich) : « Le Kriminalsekretär devient de plus en plus inquisitorial et demande à connaître le détail de ce qui se serait passé ce soir-là entre les deux hommes. Rudolf s’exécute : après être entré chez Raimund, il se serait assis pour prendre une tranche de Stollen. C’est à ce moment que Raimund lui aurait caressé la jambe, avant de lui sortir le sexe du pantalon pour le masturber. Il n’y a pas eu éjaculation, précise Rudolf pour les besoins du rapport, et je ne me suis pas non plus déshabillé. Il se serait d’abord laissé faire mais comme il ne trouvait pas Raimund à son goût, il lui aurait enjoint d’arrêter : Tu sais bien que j’ai déjà un ami. J’aime bien ta compagnie, mais pas pour faire ces choses là. Il sait qu’il a affirmé le contraire le matin même, allant jusqu’à parler de rapports avec plusieurs inconnus, mais c’était pour ne pas donner les noms de Toni et Raimund, et ne pas passer pour un délateur. Rudolf, à bout, conclut qu’il fréquentait Erna, pour essayer de me défaire de mon vice. Mais je n’y suis pas arrivé, d’autant que j’aimais beaucoup Toni. Sur tous les points, j’ai dit la vérité et le confirme par ma signature. Comme pour toute déposition écrite, il appose son paraphe avec la mention Lu approuvé et signé… Les aveux de Rudolf Brazda viennent d’entraîner sa chute et celle d’au moins trois autres personnes… » ; Rudolf Brazda transféré à Zwickau purgera les 4 derniers mois de sa peine qui devait s’achever le 5 juin 1942, mais – en vertu d’une directive de Himmler du 12 juillet 1940, concernant les homosexuels ayant séduit plus d’un partenaire – il sera à nouveau inculpé et envoyé à Buchenwald où il sera le n° matricule 7952 avec un triangle rose, il a 29 ans ; il y a alors 75 déportés pour homosexualité, il y en aura 189 fin 1944, entre 1937 et 1945, ils seront environ 500 à porter le triangle rose à Buchenwald (à noter que Buchenwald passe de 8 000 détenus en janvier 1943 à 26 000 en janvier 1945, puis à 48 000 en avril 1945)

Printemps 1941 : une conférence littéraire d’André Gide est annulée suite aux menaces de la Légion des combattants : les valeurs « décadentes » qu‘il défend sont responsables de l’effondrement de la France en 1940

Printemps 1941 : Jean Marais se prépare à jouer dans La Machine à écrire, la dernière pièce de Jean Cocteau ; il apprend qu’Alain Laubreaux, présumé proche de la Gestapo, journaliste au Petit Parisien, s’apprête à éreinter Jean Cocteau, avant même d’avoir vu la pièce ;  lorsque l’article paraît Jean Cocteau est bassement attaqué sur sa vie privée, Jean Marais décide de lui casser la gueule, et lorsqu’il le surprend Bd des Batignoles, il le roue de coups  et lui ouvre l’arcade sourcilière ; le lendemain, alors qu’il s’attendait à être arrêté, il est libre et “tout Paris nous félicitait et nous remerciait”; Laubreaux continuant 3 ans plus tard à le poursuivre de sa haine et de ses sarcasmes, Jean Marais se prépare avec six amis à l’exécuter à la fin de la guerre, mais le projet ne sera pas mené à son terme et il se souviendra de la recommandation de Max Jacob (qui sera arrêté en février 1944 à Orléans et décèdera à Drancy) : ” Ne commettez pas de meurtre”

28 mars 1941 : Virginia Woolf (1882-1941) se suicide, elle a rempli ses poches de pierres et s’est jettée dans une rivière, son corps sera retrouvé trois semaines plus tard, elle était sans doute atteinte de trouble bipolaire ; en 1912, elle s’était mariée avec l’écrivain Leonard Woolf, ils ont fondé ensemble une maison d’édition ; parmi ses plus grandes amies, on compte l’écrivain Katherine Mansfield, l’artiste Dora Carrington, Vita Sackville-West (qui inspira Orlando), Madge Vaughn (qui inspira le personnage Sally Seton dans Mrs. Dalloway), Violet Dickinson, et la compositrice Ethel Smyth, elle était aussi très proche de Vanessa Bell, sœur de Virginia

Avril 1941 : la pièce La Machine à écrire de Jean Cocteau est qualifiée par Lucien Rebatet de « type même du théâtre inverti » avec ses « perversions physiques et intellectuelles » caractéristiques de la IIIème République ; la Propagande allemande interviendra pour réautoriser les représentations de cette pièce

2 mai 1941 : Pierre Seel, né le 16 août 1923 à Haguenau dans le Bas Rhin, est arrêté à Mulhouse à l’âge de 18 ans; il est le 7ème enfant d’une famille bourgeoise de Mulhouse, ses parents tiennent une confiserie connue, sa mère a près de 40 ans, de 10 ans plus âgée que son père, il est bon élève à l’Ecole des Frères, confession hebdomadaire et communion ; un an avant, dans les WC en sous-sol du square Steinbeck, il « assouvissait un besoin de curiosité », on lui a arraché sa montre, cadeau précieux pour lui de sa marraine de Paris, lors de la déclaration du vol, le policier qui le reconnaît lui demande « qu’est-ce que tu as fait ? » puis « on ne dira rien » ; l’armée allemande arrive, très impressionnante, Pierre arrête l’Ecole, son père lui trouve un petit travail de vente de lingerie au magasin Enneka – confisqué par les Allemands à des juifs -, il se fait pas mal de copains, il a en particulier un petit copain dans son magasin « on s’aimait bien » ; il suit des cours du soir, ce qui lui donne de la liberté pour rentrer chez lui, ils distribuent des tracts antinazis et arrachent des affiches, un soir en rentrant du magasin sa mère lui dit qu’il est convoqué par la Gestapo ; le lendemain il est reçu par les Allemands au milieu des hurlements des soldats et des cris des victimes, une fois aussi on lui montre la déclaration de vol, il reconnaît alors 12 homosexuels arrêtés en même temps, dont son copain Jo ; ils subissent des brimades et des coups (à genoux sur une règle, déshabillage, gifles), des cris de haine contre les homosexuels ou de la torture ; Pierre Seel est violé, il y a du sang partout, des cris de douleurs, il hurle mais plus il hurle plus cela les excite ; ni son copain ni lui ne disent quoi que ce soit quand on leur présente la photo d’un prêtre jésuite du lycée de Mulhouse, ce qui l’a protégé ; lorsque le soir même son frère et son père viennent au commissariat demander des nouvelles, il leur est répondu, c’est un shwein hund (un cochon de chien) enculé, lorsque sa mère apprend cela elle s’évanouit ; jeune et maigre dans sa cellule, les autres prisonniers lui réservent le mur suintant où personne ne veut se mettre ; puis il est transféré au camp de Vorbrück, dans le Bas Rhin, où il trouve des communistes, des tsiganes, des juifs, des homosexuels, des prostituées et des droits communs, pendant 2-3 jours on le fait circuler avec une croix gammée sur la tête, sa coiffure zazoue (cheveux collés) tondue, il a un insigne bleu, tous les regards se portent vers lui, il en gardera longtemps le sentiment que « c’est inscrit sur (son) visage » ; en juin 1941, un matin, il ne voit pas Jo dans les rangs dans la cour pour l’appel où il y a des potences destinées aux pendaisons, il voit Jo arriver encadré par 2 gendarmes, lecture est faite de sa condamnation à mort, ils l’ont fait déshabiller avec on saut en fer blanc sur la tête, et pendant que de la grande musique allemande était diffusée, ils ont lâché les chiens sur lui ; il gardera toute sa vie une bougie allumée auprès de lui en souvenir de Jo, chaque fois qu’il sera seul, et gardera pendant les 28 ans de vie commune avec sa femme le silence sur l’origine de son arrestation, ses frères et sœurs alsaciens le sauront, sa femme et ses enfants n’en sauront rien jusqu’au début des années 1980, à l’occasion de « l’affaire Elchinger » (son histoire ne sera largement connue qu’en 1993 par une émission sur France Inter avec Daniel Mermet « Là-bas si j’y suis » et en 1994 grâce à son livre « Moi Pierre Seel, déporté homosexuel »)

Mai-décembre 1941 : les listes de déportés à Auschwitz pour ces 8 mois concernent 9 369 déportés et indiquent 40 triangles roses ; les camps de Frise orientale reçoivent, dans les marais, une proportion importante de triangle rose

18 juin 1941 : l’écrivain Jean Guéhenno s’insurge contre la collaboration « pédéraste », “problème sociologique : pourquoi tant de pédérastes parmi les collaborateurs ? C…, F…, M…, D… attendent-ils de l’ordre nouveau la légitimation de leurs amours ? ”

Octobre 1941 : Marcel Jouhandeau fait partie du voyage de la honte des gloires littéraires françaises en Allemagne, il écrira en décembre 1941 dans la NRF : « J’ai vu un grand peuple, tellement calme dans son labeur qu’on ignorerait qu’il est en guerre », marqué par un antisémitisme frénétique, il est surtout guidé par les beaux yeux du lieutenant Gerhard Heller

26 octobre 1941 : mort à Toulon du chanteur Félix Mayol, né en 1872, connu et respecté, il a construit et inauguré en mars 1920 le stade Mayol et installé un théâtre dans sa propriété le Clos Mayol ; il vient de donner une dernière représentation, un voisin raconte : “Il a tout donné à sa femme de ménage, il n’avait pas d’enfant, il était homosexuel.”

16 décembre 1941 : mort de l’écrivain et aviateur Alain Gerbault (1893-1941), aviateur en escadrille durant la guerre de 1914, il est le premier aviateur à traverser l’Atlantique seul en 1923 et à achever un tour du monde en solitaire en 1925 ; dans ses ouvrages Îles de beauté et Un paradis se meurt apparaissent ses luttes contre lui-même pour ne pas succomber à l’attrait des garçons et aux multiples tentations de la pédérastie ; à chaque escale il organisait des parties de football sur la plage, invitant les jeunes autochtones à venir dans sa cabine choisir un short ; en 1940 fidèle à Pétain il défend le régime de Vichy dans un archipel qui a choisi de Gaulle

 

1942 : les noms de 5 lesbiennes déportées seront identifiés en 2020 (grâce aux travaux de Queer Code et du Fonds de dotation féministe et Lesbien), Elsa Conrad (1887-1963), Henny Schermann (1912-1942), Marguerite Chabiron (1902-1967), ainsi les deux amies Suzanne Leclezio (1898-1987) et Yvonne Ziegler (1902-1998), elles ont été déportées au camp de Möringen pour l’une d’entre elles et à Ravensbrück pour les autres

1942 : parution du livre Les Décombres de Lucien Rebatet, qui sera jugé et condamné à mort pour collaboration puis gracié ; il est, dans son livre, odieux à l’égard de François Mauriac : “L’homme à l’habit vert… ses oscillations entre l’eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l’unique drame de sa prose aussi bien que de sa conscience”

1942 : en Suisse, l’acteur suisse-allemand Karl Meier, se retrouve éditeur – sous le nom de Rolf – de la revue suisse désormais appelée Der Kreis publiée à Zurich, le mouvement homophile qui publie cette revue avait débuté en 1932 sous la forme d’un magazine lesbien Freundschaftsbanner ; désormais quelques pages françaises paraissent grâce à l’assistant de Rolf, Eugène Laubacher, banquier, connu sous le nom de Charles Welti, les textes y sont très anodins : la camaraderie « homo-érotique » et non le sexe, le culturel et le lien entre les personnes ; un club organise des réunions hebdomadaires et un bal annuel est le rendez-vous des homosexuels d’Europe

1942 : en Suisse, dépénalisation de l’homosexualité, mais celle-ci reste interdite dans l’armée où 120 affaires sont instruites

1942 : Violette Morris, ex-championne, très sportive, lesbienne, divorcée, devient auxiliaire de la SS pour la Normandie pour débusquer les maquis, elle sera « exécutée » par la Résistance en avril 1944

1942 : Violette Leduc (1907-1972) a 35 ans, sa mère Berthe était bonne à demeure dans une famille de Valenciennes, les Debaralle, enceinte du fils Debaralle elle est allée accoucher de Violette à Arras ; Violette a eu 2 passions féminines au collège, une compagne au dortoir et une surveillante, en 1935 elle s’est éprise de Maurice Sachs, aventurier, écrivain et homosexuel, puis s’est marié avec un photographe dont elle est tombée enceinte et a avorté ; elle rencontre Simone de Beauvoir qui décèle chez elle un véritable talent, Violette est rapidement tombée amoureuse de Simone, celle-ci déploiera toute son énergie pour la faire connaître ; à la Libération, elle publiera son 1er texte L’Asphyxie ; elle publiera après en particulier La Bâtarde (1964), La Folie en tête (1970), Le Chasse à l’amour(1973)

1942 : en Suisse, Annemarie Schwarzenbach meurt d’un accident (1908-1942), écrivain, journaliste, photographe, archéologue, issue d’une famille de riches industriels zurichois, elle a beaucoup voyagé (Russie, Perse, Afghanistan, Etats-Unis, Congo), internée pour ses amours homosexuels, combattante acharnée contre le nazisme ; parmi ses amantes Marieanne Breslauer, Ella Maillart, Carson McCullers

1942 : en Suisse, la revue Der Kreis (Le Cercle) fondée en 1932, devient bilingue, bientôt André du Dognon et Jacques de Ricaumont y contribueront ; ils la feront connaître à André Baudry qui deviendra le correspondant français sous le nom de André Romane

1942 : en Allemagne, le ministère de la Justice du Reich adopte publiquement la condamnation à mort pour homosexualité

1942 : à Ravensbrück création d’un Kommando de femmes, volontaires a priori, destinées à être transférées vers les camps de concentration pour hommes (dont Buchenwald, Neuengamme, Sachsenhausen, Dachau) afin d’y travailler pour une durée de 6 mois comme prostituée dans l’objectif d’améliorer la productivité des internés, mais uniquement pour une petite partie d’entre eux les chargés de fonction (prominenten), nécessaires au bon fonctionnement du système, qui pouvaient bénéficier de soins réguliers (rasage, coiffure, massage, mais aussi prostituées et jeune garçon)  ; un bordel (Bordell ou Sonderbauten) est créé le 11 juin 1942 à Mauthausen et à partir de là chaque grand camp de concentration sera doté de son Sonderbau : Auschwitz (juin 1943), Buchenwald (juillet 1943), Flossenbürg (mars 1944), Neuengamme et Dachau (avril 1944), Sachsenhausen (août 1944), Mittelbau-Dora et Auschwitz III-Monowitz (novembre 1944) ; le bordel est très organisé, avec 3 espaces (salle d’accueil, salle de travail avec canapé, table, chaise et lavabo, et chambre à coucher, 20mn maximum en position couchée) puis lotion abortive et rinçage au bidet (toute grossesse étant punie de mort), ce viol plusieurs fois par jours n’a d’autre issue que la mort ; les lesbiennes (triangle noir des associales comme les prostituées de profession) alimentaient aussi les Sonderbau ; en vertu du primat du masculin sur le féminin, il y a aussi les pipel et les puppenjunge (jeune homme généralement polonais) soumis aux agents détenteurs de pouvoir (kapo, blockältester, etc.) qui usaient de prostituées mais ne voulaient pas lâcher leur jeune homme pour autant, ces pipel et puppenjunge étaient particulièrement privilégiés mais ils couraient aussi les plus grands risques et les faisaient courir à leur tuteur au cas où leur relation était révélée ; pour Himmler les bordels répondent à un souci d’augmenter la productivité des internés, en septembre 1942 lors d’une visite à Auschwitz Pohl décide que les prisonniers qui atteignent certaines performances bénéficieront d’avantages divers ( primes, cigarettes et prostituées), Himmler généralisera le système le 15 mai 1943 ; dans les camps, les bordels ont aussi pour vocation de lutter contre l’homosexualité, et Himmler organise des stages de guérison pour les homosexuels susceptibles d’être libérés par les contacts rapprochés avec les prisonnières, occasion pour le prisonnier de « prouver sa renonciation au vice » et son « retour » vers l’hétérosexualité ; dans les camps l’homosexualité est interdite, le règlement intérieur de Ravensbrück punit les « intentions » et les « cochonneries lesbiennes », Denise Fournier parlera du prestige que procurait un nouveau « Jules » pour une prisonnière, d’autant qu’il fallait que cela se fasse en totale discrétion et que comme le dira la déportée communiste Doris Hasse marcher « bras dessus, bras dessous » pouvait suffire à faire punir les deux récalcitrantes ; Eugen Kogon déporté à Buchenwald écrira que « la pratique homosexuelle est très répandue dans les camps » ; mais cette homosexualité est aussi une homosexualité de situation pratiquée par des non homosexuels destinée à assurer sa virilité, consolider l’identité masculine, se mesurer dans la compétition, où la prostitution et le viol ont leur part

1942 : Marcel Jouhandeau qui a publié anonymement De l’abjection en 1939, méditation sur la formation de l’individu « abjecté » par la société, publie en édition privée Chronique d’une passion qui traite de l’homosexualité passionnelle vécue chez un couple marié, en 1954 Tirésias célèbrera la sodomie passive ; à mesure que ses textes se feront plus autobiographiques, il publie ses journaux intimes où il ne cache rien, y compris ses visites au bordel homosexuel de Mme Madeleine, il évalue l’homosexualité au prisme du catholicisme, sa religion : choisir l’homosexualité, c’est choisir le pêché, mais c’est alors que l’individu, paradoxalement se rapproche le plus de la grâce »

1942 : Jean Genet publie Condamné à mort, puis Miracle de la Rose, Pompes funèbres (le deuil de l’amant résistant se mue en chant érotique pour la Milice), Journal d’un voleur (rançonner la France d’après guerre…), Querelle de Brest (1947), Notre-Dame des Fleurs, L’Atelier d’Alberto Giacommetti, Un captif amoureux (inspiré par Rimbaud et TE Lawrence) ; le Condamné à mort est une élégie au truand dandy guillotiné le 16 mars 1939 à Saint-Brieuc, pour le meurtre de son amant, Nestor Escudero, « J’ai dédié ce poème à la mémoire de mon ami Maurice Pilorge, dont le corps et le visage radieux hantent mes nuits sans sommeil » dira Genet ; dans les faits Genet n’aurait connu que la photo de presse de Pilorge mais il devient son compagnon fantasmé – qui avait affronté la mort avec élégance -, lors de son séjour à Fresnes en 1942 d’autant que Pilorge a lui aussi été interné à la maison de correction de Mettray puis enfermé à Fresnes ; il écrit en particulier dans son livre : « Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour. Nous n’avions pas fini de fumer nos Gitanes. On peut se demander pourquoi les cours condamnent Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour. »

1942 : les femmes peuvent désormais ouvrir un compte bancaire (depuis 1875, elles pouvaient seulement ouvrir un compte d’épargne)

1942 : une loi sur la prostitution réprime le proxénétisme et accentue la protection sanitaire avec l’Allemagne

1942 : au Camp des Milles, où passent environ 10 000 personnes au cours de la guerre, au rez de chaussée, dans les galeries voûtées des anciens fours de cuisson, les internés ont créé un cabaret Katacombe où se déroulent des soirées extravagantes, à l’ambiance permissive, loufoque et « folle »

6 janvier 1942 : mort de Emma Calvé (née Calvet, 1858-1942), brillante soprano d’opéra dès 1882 à Bruxelles ; elle a fréquenté le Temple de l’Amitié de Nathalie Barney ; mais sa magnifique carrière s’est terminée tristement

15 février 1942 : une loi instaure la chasse à l’avortement (les avorteurs sont assassins de la patrie)

7 mai 1942 : Himmler donne l’ordre que « tout membre de la SS et de la police soit un pionnier dans la lutte pour la décimation de l’homosexualité au sein du peuple allemand », la Centrale de lutte contre l’homosexualité et l’avortement, créée en juin 1936, n’est toujours pas parvenue à éradiquer l’homosexualité masculine dans le peuple allemand, elle sévit en fait dans toutes les sphères de la société allemande ; depuis 1941 tout membre de la SS pris en flagrant délit d’homosexualité risque la peine de mort, pour Himmler la prostitution est la solution miracle pour éliminer l’homosexualité

29 mai 1942 : le n° de Cinémondial parle des “monsieurs-dames” appréciés du Tout paris, Barbette, O’Dett et Charpini

Juillet 1942 : rafle du Vel d’Hiv

20 juillet 1942 : mort de Germaine Dulac (née Charlotte Saissey-Schneider, 1882-1942), elle a épousé en 1905 Albert Dulac et formé un trio avec Stacia de Napierkowska, grande vedette du cinéma muet, après son divorce en 1919, elle a eu pour amantes ses collaboratrices dont la romancière et scénariste Hélène Hillel-Erlanger et son assistante très aimée Marianne Melleville ; elle a fondé en 1916 une maison de production la DH Films et s’est imposée dans l’avant-garde avec La Fête espagnole sur un scénario de Louis Delluc ; première lesbienne-féministe elle a montré dans La Souriante Madame Beudet l’asphyxie violente de l’épouse par son mari ; en 1927 son film La Coquille et le Clegyman, sur un scénario d’Antonin Artaud a été chahuté par les surréalistes, Artaud s’est estimé trahit ; en 1928 elle a tourné 3 films expérimentaux Arabesque, Thèmes et variations et Disque 957 ; elle a collaboré à La Fronde, journal féministe de Marguerite Durand, et à La Française ; elle a abandonné le cinéma lors de l’appartion du parlant, fondé les premiers ciné-clubs, et ditrigé France Actualités Gaumont jusqu’à sa mort

6 août 1942 : le maréchal Pétain signe un décret-loi modifiant l’article 334 du Code pénal : amende de 2 000 à 6 000 francs et peine de prison – jusqu’à 3 ans – à « quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe mineur de 21 ans », alors que les relations hétérosexuelles entre personnes de plus de 13 ans sont légales…(à l’heure où l’environnement créé par les Chantiers de Jeunesse présente quelques risques) ; la qualification d’acte contre-nature est entré pour la 1ère fois dans l’arsenal juridique français, établissant une différence formelle entre actes homo et hétérosexuels ; cette loi est moins issue des services du chef du gouvernement de Pétain, l’amiral Darlan (la loi restera sous le nom ce loi Darlan), que d’un rapport d’un magistrat de Toulon confronté à un homme ayant eu des rapports sexuels avec plusieurs jeunes gens, marins et civils, de moins de 21 ans, Darlan parle d’un « important préjudice moral à la Marine » et estime que s’il peut sévir contre les marins, il ne peut sévir contre les civils qui seront dès lors impunis ; le projet de loi est accepté par le ministre de la Justice Joseph Barthélémy ; le texte de loi est signé par Philippe Pétain, chef de l’Etat, Pierre Laval, chef du gouvernement, Joseph Barthélémy, Garde des Sceaux, Abel Bonnard, ministre, et l’Amiral, ministre commissaire général à la famille ; il faut régénérer une population « ravagée d’alcoolisme, pourrie d’érotisme, rongée de dénatalité » (René Gillouin), la loi est présentée comme une « réaction très virilement humaine à une République féminisée, une République de femmes et d’invertis » ; Pierre Drieu la Rochelle invective les « pédérastes » comme les juifs, tous deux symbolisant des politiques de stérilité et de déclin, Robert Brasillach s’exprime dans le même sens, Lucien Rebatet stigmatise la pièce de Jean Cocteau la Machine à écrire qui débute à Paris en 1941, comme le type même du théâtre inverti qui a défiguré la IIIème République. Henri de Montherlant, Robert Brasillach, Marcel Jouhandeau sont des écrivains célèbres qui se placent du côté de la collaboration et qu’on soupçonne d’être homosexuels. “Pourquoi tant de pédérastes parmi les collaborateurs ? Leur joie est celle des pensionnaires d’un bordel de petite ville quand vient de passer un régiment” écrit Jean Guéhenno le 18 juin et le 7 août 1941. Avant son procès, Robert Brasillach écrit en février 1944 ” Les Français de quelque réflexion, durant ces années, auront plus ou moins couché avec l’Allemagne… et le souvenir leur en restera doux “; ” Ce bon souvenir… qui n’ose pas dire son nom ” accusera le procureur public. Historien membre d’Arcadie, Duchein parlera du « néo-puritanisme chrétien de Vichy »; paradoxalement l’ordonnance du 14 avril 1942 et la loi du 6 août 1942 (signée par Philippe Pétain, Pierre Laval, Joseph Barthélémy et Abel Bonnard) réprimant dans l’article 334 les actes contre nature, à l’égard des moins de 21 ans (emprisonnement de 3 mois à 6 ans et amende de 200 à 60 000 francs) sera peu appliquée sous Vichy ; les relations entre jeunes de moins de 21 ans sont aussi concernées par cette loi ; mais le régime de Vichy tient à cette loi d’autant plus qu’il met en place les Chantiers de Jeunesse le 18 juin 1941 et qu’il veut défendre la moralisation de la jeunesse

30 septembre 1942 : décès de Jacques-Emile Blanche (1861 1942), amateur de musique et de peinture, il s’est lié avec Henri Bergson, d’André Gide et du comte de Montesquiou, il fit les portraits de Gide, de Cocteau, du Groupe des Six, de Paul Morand, de René Crevel, de Marcel Proust, d’Audrey Beardsley, d’Igor Stravinsky, de Pierre Louÿs ; ses Cahiers et ses Correspondances font état de ses amitiés homosexuelles

23 décembre 1942  : adoption d’une loi qui sanctionne l’infidélité des femmes

 

1943 : Gilles Barbezat rend visite à Jean Genet à la prison de la Santé, à Paris ; pharmacien industriel richissime, protestant d’origine suisse, éditeur de Jean Genet, le fréquente depuis plusieurs années, à Lyon, Genet a besoin de l’argent qu’il lui procure en éditant ses œuvres, Barbezat a lancé la revue L’Arbalète qui comptera 13 n° jusqu’en 1948, et éditera 11 textes de Jean Genet (dont Notre Dame des Fleurs 1944, Miracle de la Rose 1946 et L’enfant Criminel) ; il éditera aussi Antonin Artaud, Mouloudji, Michel Leiris, Paul Claudel, Raymond Queneau, Jean-Paul Sartre, Ernest Hemingway, Henri Michaux ou Louis-René des Forêts ; le 15 mai 1942 il a été condamné à 18 mois de prison pour avoir volé des livres (destinés à sa caisse de bouquiniste sur les quais de Seine), il y écrit alors sa 1ère œuvre Le Condamné à mort (dédié à « Maurice Pilorge, assassin de 20 ans ») dont le texte a circulé sous le manteau avant que Genet ne soit libéré, il vient d’être à nouveau arrêté le 29 mai 1943 pour vol d’une édition rare des Fêtes Galantes de Verlaine et condamné à 3 mois de prison, à peine sorti il est à nouveau pris en flagrant délit de vol de livres le 24 septembre 1943 et condamné à 4 mois de prison, c’est là que Gilles Barbezat intervient pour le faire libérer ; le 19 août 1944 le jeune résistant Jean Decanin, amant de Genet, sera tué par un milicien lors des combats pour la Libération de Paris, Genet commence alors la rédaction de Pompes Funèbres qui sera publié clandestinement en 1947

1943 : arrestation de l’acteur Robert-Hugues Lambert, c’est l’un des exemples les plus connus concernant l’application de la loi d’août 1942 ; il est arrêté alors qu’il termine le tournage d’un film sur Jean Mermoz il est condamné et déporté en Allemagne, il mourra au camp de Flossenbürg en mars 1945

1943 : Jean Marais devient le parangon d’une saine virilité, la fragilité de cet éphèbe blond est la personnification de la beauté virile, sorte de dieu hellénique au visage androgyne, entre bohème et érotisme, à la suite de l’énorme succès de l’Eternel Retour de Jean Delannoy, le courrier des admiratrices en témoigne

1943 : écrivain et homosexuel, Pierre Herbart (1903-1974), sous le nom de général Le Vignan, participe à la mise en place d’un réseau destiné aux réfractaires du STO, membre du réseau Résistance Défense de la France, il collabore au journal Défense de la France (qui deviendra France-Soir), à la suite de l’arrestation du responsable du réseau en Bretagne (Maurice Prestant) il deviendra responsable du réseau en 1944 et libèrera la ville de Rennes, en tant que vice-président du comité de libération de la ville ; à la Libération, Camus l’invitera à participer au journal Combat

18 avril 1943 : mort d’Elisabeth Dauthendey (1854-1943), née en Russie, fille du photographe de la cour de Nicolas 1er , elle a écrit romans et nouvelles ; l’une de ses héroïnes après avoir échoué dans ses amours avec les hommes, cherche une amitié avec Rasti, une belle Espagnole, mais résiste à ses sollicitations

2 septembre 1943 : mort du peintre américain Edmund Marsden Hartley (1877-1943), il a une passion pour son amant allemand Karl von Freyburg qui meurt au front en 1914 qui lui inspire ses plus belles toiles ; en 1915 il se lie avec le peintre Charles Demuth ; en 1921 à Paris il publie Trente-cinq poèmes, il est considéré comme l’un des maîtres de l’expressionnisme américain

7 octobre 1943 : mort de la romancière britannique Radclyffe Hall (1880-1943), devenue la lesbienne la plus célèbre de l’entre-deux-guerres, costume cravate et cheveux coupés courts, elle se faisait appeler John, tombée amoureuse de Mabel Batten en 1907, compositrice et chanteuse de lieder, mariée, de 24 ans son aînée, elles ont attendu la mort de son mari pour vivre en couple ; à la mort de Mabel en 1916, elle tombe amoureuse de Una Troubridge, cousine de Mabel, avec qui elle vivra pendant 30 ans ; elle l’a trompée avec l’émigrée russe Evguenia Souline ; dans son roman Le Puit de la solitude (The Well of Loneliness), publié en 1928, la préface du sexologue Havelock Ellis, souligne l’importance de cet ouvrage pour l’étude de la signification psychologique et sociologique du lesbianisme, Natalie Barney y apparait sous les traits de la lesbienne revendiquée et assumée, le livre a un grand retentissement dans un pays qui ignore l’existence même du saphisme, cette apologie fait scandale, la haine se déchaîne et le gouvernement fait à Radclyffe Hall un procès  pour obscénité, malgré de nombreux soutiens, comme celui de Virginia Woolf, le livre est interdit, mais traduit dans de nombreux pays il fera de son auteur l’une des premières icônes lesbiennes ; en 1932, Colette est très sévère pour ce livre qu’elle “vomit”, dénonçant la drague des lesbiennes avides de plaisir, expression d’une masculinisation de la femme ; Radclyffe Hall a publié 4 autres romans : The Forge, the Unlit Lamp (1924), A Saturday Life (1925) et Adam’s Breed (1926)

30 octobre 1943 : mort de la poétesse britannique Beatrice Hastings (Emily Alice Haigh 1879-1943), fille de grand propriétaire terrien, après sa jeynesse en Afrique du Sud elle fait ses études de litterature à Oxford ; elle a pour amant Alfred Richard Orage rédacteur en chef de The New Age et pour amante Katherine Mansfield, elle s’installe en France en 1914 et rend compte de la vie parisienne dans ses chronique du New Age ; Max Jacob l’introduit dans la bande des artistes de Montparnasse où elle sert de modèle à Amedeo Modigliani et a une liaison avec Raymond Radiguet ; lorsqu’elle apprend qu’elle a un cancer, elle se suicide à 64 ans

Fin 1943 : l’écrivain et journaliste Robert Brasillach écrit : « De collaborationniste de raison, je suis devenu en outre, collaborationniste de cœur » ; en février 1944, il écrira : « Les Français de quelque réflexion, durant ces années, auront au moins couché avec l’Allemagne… et le souvenir leur en restera doux. » ; il sera jugé pour collaboration un an plus tard

Fin 1943 : aux USA, à New York, sur le campus de Columbia university se rencontrent Allen Ginsberg, Jack Kerouac et William Burrough, c’est l’acte de naissance de la Beat generation, ils se lient à la pègre, à l’écrit de Barry Miles “univers en marge de la normalité” et Herbert Hunckle “prostitué homosexuel et voleur” ; dans les années 1950, ils rencontreront Timothy Leary, promoteur en chef du LSD, et ils auront leur repaire à Paris rue Git-le-Coeur au Beat Hotel dans la chambre occupée par Brion Gysin

 

1944 : Maud Linder, fille de Max Linder (mort suicidé en 1925), assume à 20 ans son homosexualité, elle tombe, entre autres, amoureuse de la nièce de Coco Chanel chez qui elle se rend en Suisse

1944 : à l’image du soldat citoyen en armes issu de la Résistance, s’oppose l’image de la femme tondue, figure type de la Collaboration, et une tentative de restauration de l’ordre sexuel ; dans Combat en août 1944, Albert Camus il en appelle à une presse « virile et transparente », refusant la « sensibilité de midinette » des années d’avant-guerre ; Jean-Paul Sartre raillera en 1945 dans les textes d’Alphonse de Chateaubriant (1877-1951), Pierre Drieu la Rochelle (grand séducteur de femmes) ou Robert Brasillach (marié), les « curieuses métaphores qui représentent les relations de la France et de l’Allemagne sous l’aspect d’une union sexuelle où la France joue le rôle de la femme », Sartre fera dire à son personnage homosexuel, Daniel, séduit par un Allemand dans la Mort dans l’âme “Nous devons aimer les Allemands pour détruire la moral bourgeoise” ; après Sartre, Jean Guéhenno se demande pourquoi tant d’homosexuels étaient en faveur de l’Occupation ; le poète Jean Quéval attaque Abel Bonnard, Jean Cocteau et Maurice Rostand d’être des pédérastes qui essayaient d’attirer la jeunesse française dans le camp fasciste et d’avoir fait un portrait teinté de rose de la vie ; interrogé par André Halimi sur son livre Chantons sous l’Occupation, Jean-Louis Bory ne nie pas la fascination qu’a exercé le « mythe de la virilité », teinté de pouvoir et de courage

1944 : la Libération par les troupes américaines est aussi une phase d’explosion sexuelle pour les soldats américains, stimulés par l’image de la femme française que leur ont donné leurs pères et frustrés par les années de guerre ; Stars & Stripes du 9 septembre explique que « les françaises sont folles des Yankees » ; des bordels sont mis en place leur intention, à l’heure où la France veut les supprimer ; la violence -sexuelle- des soldats américains s’exprime largement, « ils boivent, ils pillent, fréquentent les prostituées et violent » souligne l’historienne M.L Roberts, et « les maladies vénériennes explosent » dans leurs rangs, tandis que l’image virile des résistants est mise à mal par les hommes bien nourris et (davantage) désirés du nouveau continent

1944 : parution d’Aurélien de Louis Aragon, le héros est un rentier désœuvré qui se rend à la piscine d’Oberkampf où il sympathise avec un jeune ouvrier, en slip de bain les deux hommes rivalisent joyeusement, à l’ouvrier la force physique, au bourgeois la technique, dans cette lutte de classe le représentant de la classe prolétarienne triomphe

1944 : mort de Mary Casal (Ruth Fuller Field, 1864-1944 – morte en 1935 selon une autre source), elle a publié en 1830 à Chicago The Stone Wall, livrant avec franchise sa vie de lesbienne, culpabilisée par la religion et torturée par son désir insatisfait ; elle est tombée amoureuse de Juno et célébré le caractère sacré de leur union; elle est l’auteur de L’Autobiographie d’une femme lesbienne, en 1930

1944 : environ 350 ressortissants d’Alsace-Moselle, annexée par l’Allemagne, sont victimes de répression, une centaine expulsée vers la zone libre, les autres incarcérés en prison ou internés en camps de concentration ou de redressement (12 meurent en détention, un 13ème avant son rapatriement) ; 110 Français sont arrêtés et condamnés en Allemagne, ils purgent leur peine dans le système carcéral allemand (prisonniers de guerre, travailleurs volontaires ou requis du STO) ; le chercheur Arnaud Boulligny ne trouvera que 38 cas de Français arrêtés en France occupée, 3 par les autorités françaises, 35 par les autorités allemandes, qui leur appliquent pour la majorité la loi allemande, le Paragraphe 175 (23 déportés outre-Rhin dont 12 vers des prisons et 11 vers un camp de concentration comme politiques français sans porter le triangle rose, 6 y meurent)

12 février 1944 : mort de la poétesse britannique Olive Custance (1874-1944), , à 16 ans elle a rejoint Oscar Wilde, Aubrey Beardsley et d’autres célébrités littéraires ; elle s’est fait connaitre par son recueil de poèmes Opals en 1897 ;  elle est invitée à Paris en 1901 par Natalie Clifford Barney qui crée avec Renée Vivien le Cercle de poésie saphique, et devient l’amante de Natalie, puis de Renée laquelle a écrit en 1904 Une femme m’apparut ; après la mort d’Oscar Wilde, Custance a entrepris une correspondance affectueuse avec lord Alfred Douglas, elle s’est mariée avec le camarade d’école de Douglas, George Montagu, puis avec Alfred Douglas en 1902, année de la publication de son second livre Rainbow ; ils ont un fils Raymond, psychiquement malade, et leur ménage étant devenu instable ils se sont séparés en 1913 puis se sont retrouvés en 1920, Raymond vivra jusqu’à l’âge de 61 ans ; Olive décède en tenant la main de Douglas, qui décèdera l’année suivante

5 mars 1944 : mort au camp de Drancy du poète Max Jacob (1876-1944), issu d’une famille de petits antiquaires juifs, toute sa vie il sera déchiré entre sa foi (catholique à partir de 1909) et son désir homosexuel ; Max Jacob est arrêté et emené le 24 février 1944 dans ce camp, où il mourra d’une pneumonie ; à 26 ans il rencontre à Paris Pablo Picasso, 22 ans, pour lequel il a de l’admiration, ils vivent ensemble en bons camarade au milieu des peintres d’avant-garde, Picasso le persuade de s’adonner à l’écriture plutôt qu’à la peinture ; à partir de 1907 Max Jacob publie plusieurs contes brefs, c’est en 1917 avec Le Cornet à dès qu’il acquiert de la notoriété, des poèmes en prose qui inspirent Francis Poulenc, faits de fantaisie, de saugrenu et de fantastique, “cubiste littéraire” préfigurant le surréalisme et Cendras, Aragon, Desnos et Prévert ;   dans La Défense de Tartuffe il raconte que le Christ lui est apparu le 7 octobre 1909 , c’est le point de départ de sa conversion au catholicisme, mais ce n’est que le 18 février 1915  qu’il pourra se faire baptiser, à ND de Paris, avec Picasso pour parrain, il écrit “Ton cadavre, mon Dieu joli, je le tiens, tes bras entre mes bras et ùmon corps sur ton corps… J’aime sentir ton corps dans mes bras…”; de 1921 à 1927 il se retire dans le monastère de Saint-Benoît-sur-Loire, puis rentré à Paris il plonge dans le rythme infernal de son désir pour les garçons dont ses poèmes Fond de l’eau sont le reflet, Julien Green racontera ses soirées dans les cafés de Montparnasse à la recherche de garçons, parmi lesquels des délinquants, qu’il ramenait chez lui et ses confesssions avec assistance à la messe le lendemain matin à l’église ND des Champs ; c’est alors qu’il rencontre Maurice Sachs, 19 ans, voleur et futur collaborateur ; à partir de 1928 il s’entoure d’une cour de jeunes homosexuels qui vont s’illustrer dans tous les arts (Henri Sauguet, Anonin Artaud,  Marcel Herrand, Louis Salou, Charles Trenet, Alain Daniélou), Jean Moulin fait partie de ce cercle d’amis ; Maurice Sachs lui montre son projet de livre Le Sabbat et essaie, sans succès, d’obtenir le retrait des pages peu flatteuses le concernant contre de l’argent, elles concernent la rupture de leur couple ; Jean Cocteau adresse une supplique à l’ambassade d’Allemagne dans laquelle il célèbre « un grand poète, catholique depuis vingt ans », il dira “Je ne connaissais rien de plus beau que les yeux de Max Jacob”, Sacha Guitry intervient aussi ; Pablo Picasso, à qui Max Jacob a appris le français à son arrivée en 1901, l’a hébergé et l’a aidé à vendre ses toiles, explique : « Ce n’est pas la peine de faire quoi que ce soit. Max est un ange : il n’a pas besoin de nous pour s’envoler de sa prison » ; le journal vichyste Je suis partout écrit : “Max Jacob est mort, juiuf par sa race, breton par sa naissance, romain par sa religion, sodomite par ses mœurs.” ; un film sur sa vie Monsieur Max , avec Jean-Claude Brialy, sera réalisé par Gabriel Aghion pour la télévision en 2007

21 avril 1944 : ordonnance sur le droit de vote et d’éligibilité pour les femmes signée par le général de Gaulle à Alger ; pendant l’entre-deux guerres, à plusieurs reprises la Chambre l’a proposé, mais le Sénat l’a rejeté ; face aux revendications continues de femmes – qui ont souvent participé à la Résistance – de Gaulle réagit en déclarant : « Il faut en finir avec ces tumultes » ; les femmes exerceront leur droit de vote pour a 1ère fois le 20 avril 1945 pour les élections municipales et le 21 octobre 1946 pour une élection nationale

26 avril 1944 : mort de la sportive de haut niveau Violette Morris (1893-1944) ; elle a été mariée avec Cyprien Gouraud de 1914 à 1923 et s’est lancée à fond dans le cyclisme (pour la Croix-Rouge, puis dans la IIème armée de Castelnau à Amiens) et, démobilisée pour raison de santé en 1917, a organisé le sport féminin, elle excelle dans plusieurs disciplines (boxe, foot, cyclisme), elle devient championne de France du lancer (poids, javelot et disque), avec 4 records du monde et 2 médailles olympiques, mais son comportement est tellement singulier (outre la mastectomie, les écarts de langage, l’homosexualité affirmée, il lui est surtout reproché d’être habillée en homme) que la fédération française sportive féminine refuse de lui délivrer la moindre licence en 1928 (elle a perdu son procès “le pantalon n’étant pas d’un usage admis pour les femmes”)  ; elle se tourne vers le music-hall, vit avec la comédienne Yvonne de Bray (1887-1954), sert de chauffeur à Jean Cocteau lorsqu’il rejoint Jean Marais mobilisé dans la Somme en 1939, Cocteau la décrit ainsi à Marais : “C’est une grosse petite fille ou un gros petit garçon, très drôle, qui boude et qui a des idées” ; proche du colonel Sarton du Jonchay chargé de mission auprès de Laval, elle a rejoint la Légion des volontaires français contre le bolchevisme créée en 1941, participe au ravitaillement de l’Abwehr à l’hôtel Lutetia, mais envoyée en Normandie elle trouve la mort en transportant un couple de boucher collabos visé par la Résistance (ainsi Marie-Jo Bonnet dans Violette Morris histoire d’une scandaleuse paru en 2019, mettra fin à une légende selon laquelle Violette Morris aurait été recrutée comme espionne par les nazis lors des JO de Berlin en 1939, versée dans le SD allemand et chargée d’infiltrer la Résistance, livrant des documents militaires ultra confidentiels ou encore torturant au siège de la Gestapo française, rue Lauriston, condamnée par l’Intelligence Service, puis exécutée sur commande par le groupe de Résistants normand Surcouf)

Juin 1944 : aux Pays-Bas, Mary Vaders est arrêtée et amenée au camp de concentration de Hertogenbosch (Kamp Vugt), elle sera détenue à Ravensbrück à partir de septembre 1944 et transportée en octobre 1944 à Dachau, pour être mise au travail dans le Kommando Agfa ; au cours d’une marche de la mort, elle sera libérée par les Américains le 30 avril 1945 ; elle a écrira 12 poèmes entre septembre 1944 et avril 1945 dans lesquels elle évoquera ses sentiments intimes, ceux-ci seront retrouvés et diffusés grâce à la collaboration de plusieurs centre d’archives LGBT (de Munich, d’Amsterdam et Queer Code avec Isabelle Sentis)

13 juin 1944 : mort d’Henri Ghéon (Henri Vangeon (1873-1944), médecin, engagé dans la Croix-Rouge en 1914-1918 enthousiasmé par les soldats écossais en jupe,  poète, romancier, auteur dramatique, fondateur de la NRF, converti au catholicisme ; André Gide racontera ses frasques pédérastiques à Paris et en Algérie avec lui

29 juin 1944 : mort de Mathilde de Morny, dite Missy, marquise de Belbeuf (1863-1944), âgée de 2 ans à la mort de son père le duc de Morny (le demi frère de Napoléon III), enfance difficile, mariée contre son gré au marquis de Belbeuf, amoureuse de la princesse Poniatovska, s’habillant exclusivement de vêtements d’homme (se faisant appeler mon oncle par ses amies et monsieur le marquis par ses domestiques), détestant son corps féminin elle est la première à oser la mastectomie, elle fait la connaissance de Colette (1873-1954) et vit un ménage à trois avec l’accord de Willy ; lorsqu’elle elle ose se produire le 3 janvier 1907 sur la scène du Moulin Rouge, échangeant un long baiser avec son amante dénudée, c’est un beau scandale qui conduit à ce que le lendemain Nuits d’Egypte soit interdit par le préfet de police ; elle prend à charge Colette lorsque celle-ci est déprimée après avoir appris que Willy a vendu les droits de ses romans à un éditeur, et lors de leur séparation Missy offre à Colette son manoir breton

30 juin 1944 : aux USA, les délégués de 44 pays se réunissent dans le New Hampshire pour négocier les accords de Bretton Woods, le grand économiste John Maynard Keynes, homosexuel notoire, représente la Grande-Bretagne, il est là avec sa femme Lydia Lopokova, ancienne vedette des ballets russes, épousée sur le tard

30 juin 1944 : mort de l’aristocrate anglaise Rosamund Grosvenor (1888-1944), amoureuse de Vita Sackville-West laquelle épouse le diplomate ouvert aux amours lesbiennes Harold Nicholson ; Rosamund et Vita  voyagent à Monte-Carlo et à Florence dans les années 1910-1912, mais Vita aimera d’autres femmes (en particulier Violet Trefusis) et Rosamund épousera le capitaine Jack Lynch en 1924

Septembre 1944 : la mère de Pascal Bruckner (qui le racontera dans Un bon fils, en 2015) est témoin d’une dénonciation formulée contre sa mère, à elle, au comité de la Libération du Vème arr. par Daniel Guérin, “une femme racée d’une grande force morale, qui avait élevé seule ses 9 enfants”, parce qu’elle avait logé plusieurs gradés de la Wehmacht,  elle fut sauvée par le témoignage d’un journaliste polonais qu’elle avait caché…

16 septembre 1944 : les Lettres françaises rendent publique une liste de 94 écrivains indésirables (dont Louis-Ferdinand Céline, Pierre Drieu la Rochelle, Robert Brasillach, Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau, Jean Giono, Paul Morand)

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Intellectuels, homosexualité et collaboration :

des collaborateurs sont accusés à tort d’être homosexuels (Chateaubriant, Chardonne, Fernandez et Drieu La Rochelle), d’autres le sont peu ou prou : Marcel Jouhandeau, André Fraigneau, Robert Brasillach, Abel Bonnard, Bernard Faÿ, Abel Hermant, Henry de Montherlant, Roger Peyrefitte, Maurice Sachs ou Jean Cocteau ; sept d’entre eux ont assisté au congrès des écrivains de Weimar en octobre 1941 (Marcel Jouhandeau, André Fraigneau, Robert Brasillach et Abel Bonnard) ; Abel Bonnard et Abel Hermant, membres de l’Académie française et de sensibilité proche de l’Action française, sont imprégnés d’un élitisme culturel, propre aux années 1930-1940, centré sur le culte de l’Antiquité classique ; certains cercles lesbiens parisiens étaient, dans l’entre-deux guerres eux aussi imprégnés de ce conservatisme ; Henri de Montherlant baigne aussi dans le culte de l’Antiquité, mais plutôt avec une glorification nietzschéenne de l’énergie et de la guerre qui le rapproche davantage du fascisme que de l’Action française, Les Olympiques célèbre le sport, l’héroïsme et la camaraderie de guerre, Le Solstice de juin publié en novembre 1941 rassemble de nombreux articles parus dans les journaux de la collaboration, la défaite y est la victoire du paganisme viril sur le christianisme faible et décadent, il parle de lui comme le fondateur avec son ami P. d’une chevalerie (qu’il rapproche de Sparte, des Templiers, des chevaliers teutoniques et des samouraïs), opposée à l’ordre bourgeois, fermé aux prêtres, aux femmes et aux bourgeois, dans sa correspondance 1938-1941 avec son ami Roger Peyrefitte, il parle en juillet 1940 d’un nouvel ordre chevaleresque des défenseurs de la pédérastie, leurs démêlés avec la police les amènent à se dépeindre comme des « blessés de l’ordre », leur guerre à eux est une éternelle poursuite des garçons, en avril 1943 Peyrefitte rédige pour un journal allemand un éloge de Karl Heinz Bremer, directeur de l’Institut allemand de Paris, envoyé au combat au Russie, où il a été tué à la fin 1942, Montherlant se tient à l’écart des déclarations et engagements explicites (ce qui le protègera) ; Robert Brasillach est lui aussi affecté par la mort de Bremer qu’il décrit comme « un jeune et blond Siegfried », il rêvait d’aller avec lui après-guerre : « Une fois la paix revenue, nous voulions aller marcher, camper, trouver des paysages jumeaux, des cités fraternelles de nos deux pays. », ses textes sont tellement saturés d’homoérotisme que beaucoup de gens le croient homosexuel, le fascisme est une affaire de fraternité de jeunesse, prolongation de l’idylle adolescente, il met en contraste sa fraternité virile avec « les relents de pourriture parfumée qu’exhale encore la vieille putain agonisante… la République toujours debout sur le trottoir. », en février 1945 se tiendra le procès Brasillach ; Marcel Jouhandeau a annoncé son antisémitisme en 1937 Le Péril Juif (dans lequel il met en regard les « nos ex-ennemis allemands » et « cette racaille juive », à un moment où il vit une relation passionnée avec un jeune musicien juif) dans De l’abjection (publié anonymement en 1939) évoque la condition homosexuelle vécue par un catholique dévot et marié, en décembre 1941 il décrit ses impressions d’Allemagne au retour de Weimar : « J’ai vu un peuple discipliné et, quand on m’avait promis des esclaves, j’ai vu des hommes libres. ». Dans son Journal publié en 1980, à titre posthume, il révèlera qu’il est plus ou moins tombé amoureux de deux Allemands, Gerhard Heller, le fonctionnaire organisateur, et le poète nazi Hans Baumann, rencontré lors du voyage, ce qui permet de comprendre son désir de « faire de son corps un pont fraternel entre l’Allemagne et nous » ; Daniel Guérin est attiré par l’homoérotisme du nazisme (cf son livre paru en 1933) mais : « la virilité, le harnachement des jeunes nazis auxquels, certes, je n’ai pas été insensible, n’ont pas fait de moi un fasciste, mais bien un antifasciste intraitable. », il écrira « J’étais venu au socialisme par le phallisme » ; Jean Genet est celui qui joue de la façon la plus explicite des potentialités érotiques du fascisme, dans Pompes funèbres, élégie à un jeune résistant viril, tué par des collaborateurs, qu’il imagine ayant un rapport sexuel avec un soldat allemand, il passe la majeure partie de l’Occupation incarcéré, connaitra après des passades sexuelles avec un résistant et avec un allemand ; en 1945 Sartre verra l’homosexualité comme un terreau social et psychologique pour la collaboration, stigmatisant Chateaubriant, Drieu et Brasillach « ces prêtres de la puissance virile et des vertus masculines (qui) s’accommodent des armes du faible, de la femme. »

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Intellectuels, homosexualité et Résistance :

Emmanuel d’Astier de la Vigerie fait des efforts particuliers pour recruter le journaliste Pascal Copeau – dont l’homosexualité était bien connue – dans le réseau Libération Sud, lequel devient commandant en second du réseau, il prendra sa succession. Il lui arrive pendant cette période d’aller visiter son père, Jacques Copeau, accompagné d’un compagnon, mais il est muet sur son homosexualité, il tentera de mettre fin à ses jours en 1947 et ne rebondit qu’en 1953 au Maroc puis en France au service Recherche de l’ORTF. Il ne fera son coming out de façon pathétique que lorsqu’il sera à la retraite devant ses amis, les Aubrac, Degliame, Hervé, etc. après 40 ans de dissimulation, et fera une nouvelle tentative de suicide en 1981 ; Denis Rake, acteur de cabaret avant de se porter volontaire pour le SOE, liera explicitement son homosexualité à son action de résistant, volontiers déguisé, dans Le Chagrin et la Pitié il dira en 1969 : « J’avais l’habitude de chanter en travesti. » mais aussi : « Etant homosexuel, une de mes plus grandes craintes était de manquer de courage pour faire certaines choses. » ; Roger Stéphane (Worms), journaliste d’origine juive, 20 ans en 1939, n’a pas voulu être perçu comme fuyant son pays, alors que son frère était parti pour Londres, en août 1941 il est tombé amoureux de Jean Sussel qui travaillait au réseau Combat, André Gide l’a aidé à assumer son homosexualité. Et il dira « C’est pour Jean que je suis entré dans la Résistance. », bientôt il fait partie de tout un groupe d’homosexuels, dont certains connus avant-guerre, Joseph Rovan qui tient un réseau de faux papiers à Lyon, Jean Beauffret (par ailleurs ami de Jouhandeau) enseignant à Lyon, François Vernet, écrivain, aidant à Paris les juifs à échapper à la déportation (dans un appartement sous loué à son ami Maurice Sachs) ; pour les autres, rien ne permet de déceler le rôle de leur homosexualité dans leur engagement pour la Résistance, Jean-Louis Bory est brièvement membre du maquis d’Orléans, Pierre Herbart, ami de Gide, Aimé Spitz journaliste alsacien arrêté pour faits de résistance, le premier à écrire sur les traitements aux homosexuels dans les camps nazi, futur militant homosexuel, Roger Wybot agent des services de renseignement gaulliste ou encore l’artiste Maurice van Moppès agent du service français de la BBC ; Jean Moulin est probablement bisexuel, proche ami de Marcel son ami d’enfance à Béziers qu’il venait volontiers retrouver, marié à Marguerite Cerruti, considéré commun mariage de convenance, divorcé, toujours seul, accompagné parfois d’une femme lorsqu’il fallait donner le change, dandy habillé avec soin, ami de quelques homosexuels notoires dont Max Jacob avec qui il s’était lié d’amitié en Bretagne, il est aussi amené à fréquenter André Philip, marié et père de famille, et Pascal Copeau. Il a son studio rue des Plantes à Paris qu’il partage un temps avec André Labarthe et dont le propriétaire est Louis Dolivet (lequel est décrit dans sa fiche de police « roumain, juif et homosexuel »), il a dessiné des caricatures figurant des bars homosexuels de Montparnasse, en particulier le Select légendé « L’envers vaut l’endroit » et de nombreux autres présentant des couples de garçons et de filles s’enlaçant dans les coins, dans son récit autobiographique, Moulin rapporte la nuit éprouvante passée dans une cellule avec un tirailleur sénégalais, sous ce prétexte : « Puisque nous connaissons maintenant votre amour pour les nègres, nous avons pensé vous faire plaisir en vous permettant de coucher avec l’un d’eux. » et après sa tentative de suicide l’officier nazi dit à une religieuse : « Vous ne saviez pas, ma sœur, que votre préfet avait des mœurs spéciales ? Il a voulu passer la nuit avec un nègre, et voilà ce qui est advenu. », André Baudry d’Arcadie rapportera une indiscrétion de Mgr Harscouët, évêque de Chartres à l’époque de Moulin (1939-1940) qui savait que son préfet croisé dans un bain de vapeur aimait les hommes, Jacques Baynac rapportera le comportement d’ardente amoureuse de l’infirmière Jeanne Boullen au printemps 1940 à son égard, mais si Jean Moulin l’appelle petit Boullen rien ne s’est passé, Baynac ajoute « Et d’ailleurs il préfère les hommes » mais « on est sommé de ne pas le dire. ». Laure Moulin, sa sœur, exercera une censure de l’un des textes de Jean Moulin où il parle de « Jeunes hommes au regard clair, au masque durci par le feu des combats, au torse de jeunes dieux jailli de vos carapaces d’acier », Antoinette Sachs désignera à de nombreuses reprises Jean Moulin sous des pseudonymes féminin (Jeanne, Jeannette, etc.), Michel Debré est cité par l’artiste et illustrateur Claude Place, disant que tout le monde savait qu’il était homosexuel, les agents de liaison employés par Jean Moulin ont été nombreux, différentes sources affirmeront qu’il avait du goût pour les jeunes gens, plutôt les 19-20 ans que la trentaine, parmi eux Jean-Louis Théobald (19 ans, rapidement devenu agent de liaison exclusif entre Moulin et le chef de l’Armée secrète, le général Delestraint), Jean Choquet (qui sera déporté) et le « fidèle Alain », Daniel Cordier avec qui il allait souvent diner, épuisé par sa journée, Jacques Duclos parlera en 1944 de façon infamante du « petit ami » de Moulin, alors que Maurice Thorez et la terrible Jeannette Vermeersch réfugiés en URSS bannissent leur fils Paul lorsqu’ils apprennent son homosexualité (qualifié de perversion fasciste par le Parti en 1938), Paul Thorez mourra su sida en 1994 ; Albert Camus, le 31 août 1944 dans Combat, appelle à une « presse claire et virile » par opposition à cette « sensibilité de midinette » des années d’avant-guerre

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Le Dr Vaernet : (dans Les Guérir Olivier Charneux racontera le périple du Dr Vaernet, en 2016)

Fin 1943 : Vaernet a été invité à venir à Berlin par Ernst Grawitz, grand responsable de la médecine du Reich, et à sa demande il sera pris en charge par la firme pharmaceutique Deutsche Heilmittel pour pouvoir poursuivre ses recherches et les usines Skoda, à Prague, fabriqueront la glande artificielle qu’il met au point, et pour plus de confort, il intègre la Waffen SS (au rang d’officier commandant Sturmbannführer)

15 février 1944 : Himmler reçoit Vaernet, il lui confirme son souhait d’éradiquer l’homosexualité, fléau facteur de dégénérescence pour le peuple,  par tous les moyens (psychanalyse aryanisée, psychiatrie, étude des liens probables entre gaucherie et homosexualité, stérilisation, lobotomie, castration)

26 mai 1944 : Vaernet est logé à Prague dans le bel appartement d’une famille juive, qui vient d’être réquisitionné

26 juin 1944 : 5 “vrais” homosexuels d’âges différents (de 23 à 55 ans), de Buchenwald, dont un castré et un stérilisé, sont mis à sa disposition, selon sa demande, choisis parmi les 184 triangles roses détenus alors

26 juillet 1944 : Vaernet arrive en gare de Weimar (après 16h de voyage dans un train bondé) ; il découvre le Block 46, block d’isolement, au sein de ce camp de criminels, d’opposants politiques et d’anormaux divers, selon les propos du médecin-chef du camp, Gerhard Schiedlausky ; Vaernet fait les recommandations nécessaires concernant le matériel médical et les contrôles post-opératoires à effectuer (analyses diverses et évolution des rêves érotiques) ; il est promis aux “volontaires” une libération dans les 6 mois en échange de leur coopération

15 septembre 1944 : en urgence Vaernet a envoyé sa fille au Danemark pour faire fabriquer  les capsules que Skoda – mobilisé par l’effort de guerre – n’a pas pu mettre au point ; il reçoit les prisonniers nus, et pratique pour chacun une incision de 4cm dans la partie inférieure de l’abdomen pour implanter sa capsule en aluminium remplie de testostérone ; puis Vaernet repart à Prague, 48 h après l’opération le Dr Ding-Schuler n’a aucun problème à signaler : les cobayes ont des réactions encourageantes (déclaration d’érections nocturnes en pensant à une personne de l’autre sexe, de dégoût des hommes, apparence améliorée, humeur joyeuse, etc.) ; Vaernet annoncera vouloir vérifier lui-même et demandera 10 autres homosexuels dont 6 castrés et un homme âgé

27 octobre 1944 : le Dr Ding-Schuler reçoit Vaernet et l’assure du succès des opérations, Vaernet reçoit l’un des opérés, 30 ans, qui, en larmes, le supplie d’augmenter la dose pour l’aider à vivre une vie normale

8 décembre  1944 : à Buchenwald, Vaernet effectue ses 10 opérations nouvelles en 15 mn dans un froid glacial, puis il oublie de noter les noms des patients correspondant aux doses numérotées, il ne s’en apercevra que 15 jours plus tard, mais le Dr Ding-Schuler le rassurera rapidement sur la qualité des résultats ; à Noël, pourtant Schiedlausky informera Vaernet du décès de 2 opérés des suites d’une infection, en même temps qu’il l’informera qu’Himmler souhaite le recevoir avec son rapport

Fin 1944 : à Buchenwald, le médecin danois Carl Vaernet, nazi convaincu, expérimente des traitements d’ « inversion de polarité sexuelle chez les homosexuels » par l’implantation d’une glande artificielle greffée dans l’aine du sujet pour y dispenser des hormones ; ce n’est qu’en avril 1945 que Buchenwald commencera à être libéré (28 000 prisonniers prennent la route pour des camps plus au sur Theresienstatd, Dachau et Flossenbürg)

10 février 1945 : dans les tous derniers mois du régime hitlérien, le Dr Vaernet dépose à Himmler un rapport très positif, 65 hommes traités par hormones, tous les homosexuels ont retrouvé une sexualité normale “ma glande artificielle est un succès” ; 8 jours plus tard, Grawitz lui remettra une sacoche remplie de Reischsmarks  ; Rudolf Brazda s’enfuira  lorsqu’il apprendra qu’on rassemble les homosexuels pour partir vers le Berghof en Bavière