Présentation des débats Archives et Déportation

DEUX GRANDS DEBATS ORGANISES 
par Mémoire des sexualités

Avec le soutien du Collectif IDEM
Dans le cadre de l’EUROPRIDE de Juillet 2013

A noter que l’ensemble des débats du Forum ont été publiés dans le Book du Forum (Editions « Des ailes sur un tracteur » en 2015), pour l’essentiel ils figurent dans ce site internet à la rubrique :

http://www.memoire-sexualites.org/wp-content/uploads/2018/10/Projet-Book-du-Forum-Eurom%C3%A9diterran%C3%A9en-2014.pdf

Mémoire des sexualités a proposé deux débats dans le cadre du Forum euroméditerranéen organisé par le collectif IDEM.
Ces deux débats sont intimement liés à deux de nos domaines d’intervention privilégiés : la mémoire documentaire et la déportation homosexuelle. Ils se sont tenus les 16 et 17 juillet 2013.
Pour ces deux débats, nous avons eu la chance de rassembler certaines des meilleures compétences sur ces sujets, grâce au soutien logistique apporté par les Archives départementales des Bouches du Rhône et par le Collectif IDEM qui rassemble plusieurs des associations LGBT les plus actives à Marseille.

• Archives et documentation
Pourquoi organiser ce débat dans le cadre de l’Europride ?
Simplement parce qu’il valait la peine de le faire, de rassembler ceux qui voulaient venir pour parler de cela.
Nous n’avons pas de prétention particulière. Nous posons une question qui est en France un serpent de mer. Que faisons-nous, que ferons-nous avec toutes les initiatives en cours de rassemblement de documentations ? Des chercheurs nous contactent. De plus en plus d’entre eux ont le désir ou le besoin de venir vers ces documents. Est-il possible que cela continue à être confidentiel ? que ceci soit découvert par le hasard des circonstances et des relations ?
Ne faut-il pas le rendre davantage ouvert et accessible ? Ne faut-il pas créer des réseaux qui permettent par internet de savoir que ce qui ne se trouve pas dans telle ville se trouve dans telle autre ?
Ne faut-il faut organiser l’hébergement des fonds qui doivent l’être ?
Ne faut-il faut encourager la protection et le don des fonds documentaires ?
Ne faut-il faut aussi protéger les archivistes, s’ils souhaitent continuer à détenir lorsqu’ils travaillent sur la documentation qu’ils ont eux-mêmes rassemblée et continuent à enrichir par passion la documentation déjà constituée.
Nous sommes nombreux à rassembler de la documentation
Vous êtes nombreux à attendre que quelque chose se passe dans ce domaine. Les présents d’aujourd’hui témoignent de cette attente. Mais il nous faut penser à tous ceux qui ne sont pas là, quelle est leur attente ?
Enormément de documents ne sont pas rassemblés, pour l’essentiel ils ont disparu corps et bien, vendus, brûlés, dispersés par les proches.
Avec eux, une grande partie de notre mémoire a disparu. Une partie de cette mémoire pourra être recomposée par des chercheurs, mais une petite partie seulement. Tant et tant de décennies de « notre » histoire sont des trous noirs.
Comme des fourmis, les uns et les autres ont rassemblé des documents, patiemment, pendant de nombreuses années, des petits rien – mais ces petits rien font sens sur une longue période – et parfois aussi des documents majeurs qui aujourd’hui sont extrêmement précieux.
Il était difficile sur le moment de savoir que le texte du docteur Carpentier, Trois millions de pervers ou les différentes revues (Arcadie, Masques, Gai-Pied et toutes celles qui suivront) auraient de l’importance.
Lorsque l’Université d’été homosexuelle rassemblait tant de futurs animateurs de la vie militante homosexuelle, qui avait l’idée d’enregistrer et de transcrire leurs propos ?
A titre personnel, j’ai longtemps communiqué avec Pierre Seel, survivant de la déportation homosexuelle
Je rencontre avec plaisir en ce moment un nonagénaire marseillais qui est un ancien d’Arcadie, toujours en contact avec André Baudry ! Ce sont des moments privilégiés.
Vous avez tous des moments forts à dans votre expérience de collecte de la documentation.
A l’heure d’internet notre demande a-t-elle un sens ?
Nous entendons tant de personnes qui nous disent aujourd’hui qu’à l’heure d’internet, ce que nous faisons n’a plus d’utilité. Nous nous interrogeons bien sûr là-dessus, mais nous sommes sûrs qu’internet est justement l’occasion de valoriser et de démultiplier
Ceux qui ont pu venir à cette rencontre.
Parmi ceux qui sont ici (ou qui ont souhaité venir mais n’ont pas pu)
Il y a avec nous des centres de ressources français qui concerne les textes anciens (avec GKC), la mémoire militante des 40 dernières années (avec l’Académie Gay et lesbienne à Vitry, le centre de documentation de Lyon, Mémoire des sexualités à Marseille), le sida (avec Sida : Fonds pour la mémoire), la transidentité (avec l’Observatoire des transidentités), etc.
Il y a aussi des centres de ressources de pays proches ou semblables, d’Amsterdam, de Bologne ou de San Francisco. Leurs exemples sont remarquables souvent, ils peuvent nous montrer la voie.
Les questions que nous vous proposons de nous poser ensemble : Qui sommes-nous ? Que faisons-nous ?
Il y a parmi nous ceux qui rassemblent de la documentation. Et ceux qui exploitent ces documents organisés et rassemblés. Certains ont su aller chercher des textes beaucoup plus anciens, les textes oubliés de la fin du XIXème siècle ou du début du XXème.
Que souhaitons-nous ?
Chacun doit-il s’organiser seul comme il le peut ? Des réseaux peuvent-ils s’organiser ? Faut-il imaginer une mise en réseau général ?
Mémoire des sexualités c’est quoi ? 35 ans de mémoire militante à Marseille certes, mais bien au-delà, ce sont des textes, articles de presse, documents associatifs, livres, affiches, des revues payantes et gratuites françaises collectées systématiquement, des Actes des Universités d’été homosexuelles au début des années 2000, des documentaires et des films.
Les donations de telle ou telle personnalité (comme Daniel Guérin) ou d’associations marseillaises. C’est enfin une mémoire militante dans la mesure où c’est en tant qu’acteur et que militant que cette mémoire est rassemblée. C’est une mémoire subjective, cette dimension subjective a des limites, mais elle a aussi une richesse.

• La déportation homosexuelle
La recherche historique est fondée sur de rares données et témoignages. Nous avons besoin des historiens pour restituer le contexte historique qui prévaut en Europe avant le nazisme, avec Florence Tamagne qui a observé les pays de l’ouest européen dans les années 1920 et avec ceux qui ont travaillé sur le rôle majeur de Magnus Hirschfeld à Berlin, comme Ralf Dose et Gérard Koskovich.
La montée du nazisme et de la répression des homosexuels en Allemagne, nous permet d’observer la part respective de la démarche de purification de la race, la volonté de puissance au prix de l’élimination et l’idéologie aryenne. Elle conduit à analyser les raisons des pays qui veulent être de bon élèves (Autriche, France, Italie, etc.) et leurs spécificité, comme le fait Marc Boninchi qui a montré comment le régime de Vichy a construit la répression de l’homosexualité avec la loi du 6 août 1942 instituant le délit d’homosexualité.
Les chercheurs ne sont pas si nombreux (certains sont ici, merci à eux), leurs travaux concernent l’Allemagne (Ralf Dose, Gérard Koskovich), la France (le rapport du colonel Mercier en 2001, puis les travaux d’Arnaud Boulligny, Mickaël Bertrand), en parallèle l’Allemagne, la France et les Pays-Bas (Régis Schalgdenhauffen), la Suisse (Thierry Delesseret), etc.
Les données et les témoignages sont  rares: Heinz Heger, Pierre Seel (biographie de 1994), Rudolf Brazda.
Il y a de nombreux trous noirs : sont-il noirs parce qu’on ne sait rien ou pas grand-chose, ou parce qu’ils n’ont pas fait l’objet des bonnes recherches ? Et en particulier sur les femmes qui ont été victimes.
Les militants ont besoin de ces travaux d’historiens ; ils ne se mobilisent pas en fonction du nombre plus ou moins grand d’homosexuels déportés, ils se mobilisent sur un principe celui du respect de toutes les déportations ; d’autant que les militants comme les non militants savent bien que la déportation n’est que la partie visible de la longue nuit qu’ont subit les homosexuels à travers l’histoire ; ils jugent de ce fait qu’il est important de rappeler périodiquement cette mémoire lors des cérémonies de la déportation (depuis 1995)
Il est nécessaire de rappeler cette mémoire tout d’abord parce que les homosexuels d’aujourd’hui ne connaissent pas leur histoire.
A côté des témoignages et des recherches d’historiens, il y a des pièces de théâtre, comme Bent en 1981, et plus récemment le beau documentaire Paragraphe 175 (qui contient plusieurs témoignages précieux).
Ces travaux d’historiens servent aux militants, mais ils doivent aussi prendre la place qui leur revient dans l’éducation en milieu scolaire, aux côtés des témoins de la déportation
A titre personnel, en tant qu’animateur de l’association Mémoire des sexualités et au nom du Mémorial de la Déportation Homosexuelle, je m’occupe à Marseille depuis 18 ans, de déposer la gerbe des homosexuels dans le cadre de la cérémonie officielle du dernier dimanche d’avril.
En tant que militants, nous avons le devoir d’écouter avec attentions les propos des historiens, même s’ils disent des choses différentes en ce qui concerne le nombre d’homosexuels français déportés, l’existence de fichiers de police qui ont aidé à leur arrestation, la façon dont ils ont été traités, l’ampleur des déportations en Europe, la façon dont les lesbiennes ont été traitées, etc.
Pour introduire ce débat, relevons ici quelques témoignages :
En Autriche, Heinz Heger, étudiant autrichien, arrêté à Vienne par la Gestapo qui détient sa photo aux côtés de son ami Fred de Noël 1938, il est déporté à Sachsenhausen, puis à Flossenbourg, parqué dans un bloc spécial, puis dans d’autres baraquements en 1941, il connait les brimades et les tortures.
Aimé Spitz a fuit l’Alsace quand il a su les arrestations d’homosexuels, résistant appartenant au groupe alsacien Nacht und Nebel, il est arrêté à sa 31ème mission d’agent de liaison, condamné à mort et déporté arborant un triangle rouge, il est l’objet d’expériences médicales au Struthof.
Camille Erremann est arrêté à 28 ans, en prison il apprend que la Gestapo a en mains le fichier des homosexuels de la police française – par le commissaire de Colmar qui est resté en poste pendant toute la guerre – sur lequel figure son nom depuis une affaire judiciaire de 1937 impliquant un copain de Cernay.
En Allemagne, Karl Gorath racontera son calvaire : « J’avais 26 ans quand je fus arrêté chez moi, en vertu des dispositions du § 175 qui définissait l’homosexualité comme un acte contre nature. Je fus emprisonné dans le camp de concentration de Neuengamme près de Hambourg, où ceux du 175 devaient porter le triangle rose.
Le 1er avril 1941, Rudolf Brazda répond à une convocation de la Kriminalpolizei de Karlsbad dans les Sudètes (en territoire autrichien considéré comme partie intégrante du Reich), il est transféré à Zwickau et purgera les 4 derniers mois de sa peine qui devait s’achever le 5 juin 1942, mais – en vertu d’une directive de Himmler du 12 juillet 1940, concernant les homosexuels ayant séduit plus d’un partenaire – il sera à nouveau inculpé et envoyé à Buchenwald où il sera le n° matricule 7952 avec un triangle rose, il a 29 ans
Le 2 mai 1941, Pierre Seel est arrêté à 17 ans, sans doute grâce aux fichiers de la police de Mulhouse, et envoyé à Schirmeck, puis au Struthof
En Italie, 56 déportés pour homosexualité sont à San Domino delle Tremiti (ile de Tremiti), sur ce nombre 46 ont été envoyés par A. Molina, le commissaire de Catane, de sa propre initiative.